JÉRUSALEM ! JÉRUSALEM !

Jr 37, 11-16 ; Mt 23, 33-39

(11 octobre 1986)

Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

I

l est des pages d'évangile que nous lisons un peu plus vite que les autres, pour la simple raison que, lorsque le Christ est en colère, nous passons aux moments où il est moins en colère pour pouvoir mieux le comprendre.

"Jérusalem ! Jérusalem !" l'a beaucoup fait pleurer, mais Aix en Provence, Aix en Provence. Est-ce que nous pourrions dire, un peu facilement certes, Aix en Provence, Aix en Provence, " toi qui tues les prophètes", Aix en Provence "j'ai tellement voulu rassembler ton peuple comme une poule rassemble ses petits !" Si je dis cela, ce n'est pas pour vous faire sourire, mais tout au contraire pour avoir avec le Christ ce même regard sur un "peuple de Dieu qu'il a voulu rassembler en un seul corps."

Et si le Christ, dans sa colère, colère d'amour certes mais colère quand même, se trouve blessé en Lui-même de voir que ce peuple est dispersé et tourne le dos et reste indifférent à son appel, quel est notre propre regard de chrétien à l'égard du peuple d'Aix en Provence, et plus largement de tout le peuple de Dieu, face à l'appel incessant du Christ. Un peuple qu'il a voulu rassembler en un seul corps "comme une poule rassemble ses petits". Qu'en est-il de ce peuple ? Est-ce qu'il faut nous compter les uns les autres en nous rassurant et en nous disant "Finalement, c'est nous !" Ou est-ce que nous avons à projeter à l'extérieur de Saint Jean de Malte, de toutes les communautés, ce même regard et de colère, mais de colère d'amour, en disant : "Où est-il ce peuple que le Christ appelle ?"

Nous nous posons beaucoup de questions quant-au témoignage de notre vie chrétienne face aux autres, à ceux qui ne sont pas chrétiens. Et souvent, nous avons un peu envie de nous retrouver un peu ensemble, nous notre petit club, en nous disant : nous avons la même foi, nous pouvons suivre ce Christ. Mais que faire de la colère de Dieu ? de Celui qui a voulu rassembler toute l'humanité, puisqu'il l'a tota­lement rachetée par sa croix ?

Et j'entends des gens qui me disaient hier soir, parlant du film de "Thérèse" : "Très intéressant, mais un peu irrecevable parce qu'on aurait dû éviter de parler de cilices, de flagellations ou autres choses semblables, autres manières de se projeter dans une pénitence volontaire et difficile. C'est un peu irrece­vable que de voir ces femmes, d'assez jolies femmes d'ailleurs, choisir elles-mêmes la vie la plus austère et décider de se flageller ou de s'imposer des cilices pour retrouver le Bien-Aimé dont elles parlent tout le temps."

Certes, cela appartient à une époque qui n'est plus la nôtre. Mais en y réfléchissant bien, si nous ne pouvons pas accepter que la souffrance, pas la volon­taire mais la souffrance reçue, sauve le monde, alors il nous faut cacher tous les crucifix. Nous oublions fi­nalement que le premier témoignage de notre vie chrétienne, c'est Dieu mis en croix, Celui qui choisit le signe de la plus grande infamie pour dire : "Ma souffrance sauve. Voilà mon témoignage et voilà pourquoi ma colère est si grande. Je donne tout. Comment voulez-vous que mon cœur ne soit pas ren­versé à cet appel si grand qui est ma vie et que vous restiez indifférent face à cela ?"

Un film comme "Thérèse" justement dans sa délicatesse et dans sa simplicité nous dit que ces femmes qui souffrent, car Thérèse a vraiment souffert (quand on meurt de tuberculose à la fin du siècle der­nier, sans la morphine et les médicaments qui peuvent soulager la douleur, on meurt dans d'atroces douleurs, ce que d'ailleurs le film ne présente pas outrageuse­ment, mais c'est tout à fait délicat que cette fin de Thérèse, mais ceci dit, c'est quand même énoncé, on la voit souffrir sur son lit). La souffrance nous devons la comprendre ou du moins la recevoir comme inac­ceptable parce que c'est elle qui sauve le monde. Et c'est là le témoignage du chrétien, et c'est là ce qui doit toucher le cœur de chaque chrétien afin qu'il de­vienne membre d'un corps plus large, témoignage de se savoir blessé par la vie, blessé par le péché, donc tous souffrants, dont tous sauvables.

Alors, avant d'avoir un regard critique sur des choses que nous balayons ou banalisons, reprenons tout simplement Jésus-Christ en croix, et Jésus-Christ en croix, c'est Lui le seul Sauveur.

 

AMEN