LE SIGNE DU CIEL

Jr 30, 5-9 ; Mt 16, 1-12

(17 septembre 1986)

Homélie du Frère Michel MORIN

 

P

our méditer un instant sur ce "signe du ciel" dont nous parle Jésus dans l'évangile d'aujour­d'hui, je vous propose ces quelques phrases de prière de Guillaume de saint Thierry un moine abbé du douzième siècle, ami de saint Bernard, dont la doctrine spirituelle a été quelque peu effacée par la grandeur de saint Bernard mais qui pourtant a proba­blement enrichi la pensée spirituelle de l'Église de façon étonnante qu'il nous faudrait sûrement redécou­vrir.

Dans un magnifique petit livre qui s'appelle "De la contemplation de Dieu" et qui est un chef-d'œuvre de profondeur spirituelle et en même temps de simplicité, et cela va bien sûr ensemble, il s'adresse à Dieu en disant ceci : "Tu nous as aimés le premier pour que nous T'aimions. Ce n'est pas que tu aies besoin d'être aimé par nous mais c'est ce pour quoi Tu nous as faits. Nous ne pouvions pas l'être à moins de T'aimer. C'est pourquoi, ayant jadis parlé à nos pères par les prophètes bien des fois et de bien des manières, en ces derniers jours Tu nous as parlé par le Fils, par ton Verbe, par qui les cieux ont été affer­mis, et dont le souffle de la bouche a produit toute leur valeur. Pour Toi, parler de ton Fils, ce ne fut rien d'autre que de placer au soleil, c'est-à-dire de manifester combien et comment Tu nous as aimé, Toi qui n'as pas épargné ton propre Fils mais l'a livré pour nous tous. Lui aussi, Il nous a chéris et s'est livré Lui-même pour nous. Telle est la Parole que Tu nous adressas, Seigneur, ce Verbe tout-puissant qui, au milieu du silence qui tenait toute chose, captive, au plus profond de l'erreur, vint de son trône royal dé­truire les erreurs et doucement confier l'amour."

Ce "signe qui vient du Ciel", c'est le Christ Lui-même, cette Parole de Dieu qui vient tout sim­plement nous dire et nous redire, et aujourd'hui nous dire une nouvelle fois pour nous renouveler encore que "Dieu nous a aimés le premier ", que notre vie chrétienne, que notre foi quotidienne et personnelle, ce n'est rien d'autre que de répondre à cet amour pre­mier, en l'aimant à l'intérieur même de notre cœur, à l'intérieur même de notre vie. Ce signe qui vient du ciel n'est pas à chercher dans les choses de la terre, mais dans l'invisible intimité de l'amour de Dieu qui est au cœur de notre cœur, ou plus justement qui est le cœur de notre cœur. Car notre cœur ne pourrait ni aimer les autres, ni connaître et chercher Dieu si d'abord il n'était alimenté continuellement par cette source intarissable et douce de l'amour de Dieu en nous.

Mais voilà que notre vie est souvent soulevée par d'autres levains, par des levains d'erreur, par des levains qui font monter en nous ce qu'il y a de moins bon, qui font monter en nous des formes d'amour qui n'ont pas comme source ni comme but cet amour de Dieu qui est présent en nous et qui ne cesse de nous attirer. Et l'erreur dont parle ici Jésus et dont parle Guillaume de saint Thierry c'est de ne pas nous laisser attirer par cet amour de Dieu. L'erreur c'est bien sûr, confondre la vérité et le mensonge, mais antérieurement ne pas suffisamment chercher la vérité. Or, nous le savons, il n'y a pas d'autre vérité pour nous, pas d'autre connaissance de Dieu, pas d'autre connaissance de nous-mêmes que ce fait que Dieu nous a aimés le premier. Et cela, quoi que nous fassions de bien, ne changera jamais.

Guillaume de Saint Thierry nous parle aussi de ce silence qui tenait toute chose captive, hors de la vérité. Et nous sommes aussi des êtres de silence, de ce silence-là. Nous sommes souvent emprisonnés en nous-mêmes, nous sommes souvent abasourdis par tant d'autres paroles, les nôtres ou celles du monde, nous sommes souvent liés à cette inconnaissance de Dieu, nous sommes souvent installés dans le silence de nos prisons et dans le silence de nos souffrances, et dans le silence de notre mort. Or, au cœur même de tout cela, jaillit cette Parole de Dieu qui vient briser ce silence. Et cette Parole de Dieu qui est l'incarnation de son amour, le Christ, le Verbe fait chair, ne cesse de retentir en nous, mais nous ne cessons jamais de la fuir pour écouter d'autres discours ou d'autres paroles.

Alors, aujourd'hui encore, ce "signe qui vient du ciel", cette manifestation, cette "mise-au soleil" de l'amour de Dieu pour nous qui est premier, ce signe va nous être donné justement sous la forme d'un le­vain, d'un pain qui devient le corps du Christ. Que ce soit Lui-même qui enfle, qui fasse monter toute notre pâte humaine et que nous devenions ainsi cette ré­ponse vivante à son amour éternel. Et puissions-nous ouvrir nos yeux et nos oreilles à cette douceur de l'amour de Dieu à laquelle nous sommes confiés. Guillaume de saint Thierry aime souvent dire que nous devrions être très attentif à ce qu'Il appelle "les amabilités de Dieu". Voilà un beau mot pour que nous puissions rechercher dans notre vie tous les ges­tes, les paroles, les événements qui sont "des amabi­lités de Dieu" pour nous. Mais nous sommes peu ai­mables envers Lui car souvent nous ne savons plus regarder, nous ne tenons pas compte de ces multiples "amabilités" que Dieu nous manifeste et qui ne sont rien d'autre que la multiplication pour notre vie de ce signe unique de l'amour de Dieu pour nous.

Que cette eucharistie, que ce "levain" du corps du Christ fasse grandir ne nous ce désir pro­fond, au moins si ce n'est déjà de connaître la totalité de l'amour de Dieu, en tout cas de ne pas trop laisser notre regard échapper à ces innombrables "amabili­tés" qui sont comme toute amabilité probablement discrètes voire sécrètes, mais c'est justement cela le signe de l'amour, c'est que nous pouvons les découvrir et en vivre, à l'intérieur de notre cœur et les uns avec les autres.

 

 

AMEN