LA CANANÉENNE
Jr 29, 1+4-14 ; Mt 15, 21-28
(12 septembre 1986)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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V |
oilà une bien étrange page d'évangile. L'attitude de Jésus devant cette cananéenne, cette étrangère qui le supplie de guérir sa fille nous choque. Non seulement Il refuse de guérir l'enfant, mais encore Il traite cette femme avec des paroles dures : "Il ne faut pas prendre le pain des petits enfants pour le jeter aux chiens !" L'explication de cette attitude par Jésus, elle-même nous surprend : "Je n'ai été envoyé qu'aux brebis perdues de la maison d'Israël !" Pour expliquer son refus, Jésus affirme que sa mission ne l'envoie qu'au peuple juif exclusivement. Cela contredit toutes les idées que nous nous faisons sur la mission de Jésus. Pour nous, Jésus est venu apporter l'universalité du salut, toutes les races, tous les peuples sont appelés au salut, et le peuple juif qui se croyait le seul peuple élu est maintenant délaissé au profit de ces nations païennes dont nous sommes les descendants et les héritiers, et qui constituent l'Église du Nouveau Testament. Ces paroles de Jésus nous posent donc un problème par rapport à cette habitude de pensée qui devient en nous une sorte d'évidence. Alors, Jésus est-Il venu pour sauver les païens, pour sauver le monde entier ? ou bien est-Il venu seulement pour sauver le peuple d'Israël ? Que veulent dire ces paroles de Jésus ?
Il faut bien comprendre que quand le peuple juif a été élu, choisi par Dieu, ce n'est pas pour qu'il soit le seul peuple auquel Dieu s'intéresserait. Dieu n'a pas choisi le peuple juif pour rejeter les autres peuples. Il l'a choisi pour que ce peuple soit le témoin de Dieu au milieu des autres, soit le vecteur du salut de l'humanité tout entière. Dès l'appel d'Abraham, au début donc de la vocation du peuple Élu, cette dimension est présente, Dieu appelle Abraham en lui disant : "Par toi seront bénies toutes les nations de la terre !" Si donc Dieu a choisi Abraham et ses descendants, le peuple juif, c'est pour que ce peuple soit le témoin de Dieu, soit le prédicateur de Dieu, soit l'instrument de salut de la part de Dieu pour tous les autres peuples.
Alors, quand Jésus vient sur la terre, après bien des déboires dans l'histoire d'Israël après bien des moments de fidélité et des moments de refus, Jésus vient rassembler ce peuple afin qu'autour de Lui et avec Lui, il accomplisse la mission pour laquelle il a été choisi, c'est-à-dire être le peuple messianique, le peuple qui apportera le salut aux autres peuples Jésus n'est pas venu pour rejeter le peuple juif. Jésus n'est pas venu pour dire : c'en est fini de cette élection, de ce privilège, maintenant on va passer aux autres, on va s'occuper des païens. Jésus est venu pour rappeler au peuple juif sa mission qui était précisément, depuis le début, celle d'annoncer le vrai Dieu, la vraie foi et le vrai salut de Dieu à tous les peuples. C'est pour que cela que Jésus vient "pour les brebis perdues de la maison d'Israël". Il vient pour rappeler à ces juifs qui s'égarent dans leur orgueil, dans leur égoïsme, dans leur particularisme, pour rappeler à ce peuple qui se met à part des autres peuples et se coupe des autres peuples, qu'Il est chargé de la mission de sauver tous les autres peuples. Jésus vient inviter le peuple juif à accomplir la mission pour laquelle il a été choisi, c'est-à-dire à être autour de Lui, Jésus le Messie, un peuple messianique.
Si le peuple juif avait écouté la prédication de Jésus, c'est le peuple juif tout entier qui aurait été témoin de cette mission de salut que Jésus devait accomplir, non pas nécessairement seul, mais normalement, logiquement, dans le dessein de Dieu, que Jésus venait accomplir avec tout le peuple juif autour de Lui. De fait d'ailleurs le peuple juif ne sera pas unanime à refuser cette mission. Qu'est-ce que l'Église primitive, l'Église de Jérusalem, sinon cette portion relativement importante du peuple juif qui a accepté d'être, autour de Jésus, un peuple messianique? Quand saint Paul ira prêcher aux païens, il accomplira précisément, Lui, juif, ce qu'était la mission du peuple juif, c'est-à-dire d'être autour du Christ, un peuple messianique, annonçant à tous les peuples le salut de Dieu. Et l'Église n'est l'Église des païens que parce qu'elle a été d'abord l'Église de Jérusalem, ces apôtres, ces disciples, ces convertis de la Pentecôte qui, tout en étant juifs ont accepté de porter leur croix et de souffrir pour le salut du monde. Car la croix du Christ, ce sont les juifs qui ont demandé aux romains de la mettre sur les épaules de Jésus, mais si les juifs avaient accepté, et ceux d'entre eux qui l'ont accepté ont pris leur croix avec Jésus, si les juifs avaient accepté, Jésus et ce peuple auraient d'une manière ou d'une autre été amenés à souffrir pour annoncer le salut à ceux qui sont trop portés à le refuser.
Par conséquent, si Jésus ne veut pas guérir la fille de cette cananéenne, ce n'est pas par manque de miséricorde, c'est parce qu'Il veut que le salut soit apporté selon le dessein de Dieu, en passant par le peuple juif. Autrement dit, cette femme est trop pressée. Elle brûle les étapes, elle veut que Jésus guérisse sa fille, avant que le temps soit venu, le temps où le peuple juif accomplira sa mission et s'adressera aux autres peuples.
Mais c'est là justement que la miséricorde de Dieu va plus loin que le dessein qu'Il s'était proposé, car devant la foi de cette femme, Jésus anticipe sur l'ordre du salut. Il guérit tout de suite cette fille de la cananéenne, de la même façon que, aux noces de Cana, quand Marie demande à Jésus de changer l'eau en vin, Jésus lui dit d'abord et avec des paroles apparemment dures : "Femme, qu'y a- t-il entre toi et Moi ?" Autrement dit : laisse-moi tranquille, ce n'est pas le moment. "Mon heure n'est pas encore venue !" Jésus refuse de faire le miracle, mais devant les paroles de tendresse et de foi de Marie qui dit aux serviteurs : "Faites tout ce qu'Il vous dira !" Jésus est vaincu dans son cœur et Il accepte, malgré l'ordre du dessein de Dieu, d'anticiper sur sa passion, d'anticiper sur son heure et, dès maintenant, d'accomplir ce miracle. C'est un petit peu la même chose qui se passe ici.
Autrement dit, c'est le problème du dessein de Dieu qui doit se réaliser selon une certaine logique, mais le fond du dessein de Dieu c'est la miséricorde. Et quand cette miséricorde est immédiatement sollicitée, Dieu accepte d'aller plus loin que ce qu'Il avait prévu dans sa sagesse et de donner tout de suite ce salut qui, normalement était réservé pour l"heure" du salut.
Avec nous c'est la même chose. Si nous savons supplier le Seigneur avec intensité nous obtiendrons de sa miséricorde d'être sauvés au-delà même des limites normales de ce qui serait prévu, d'être aimés par anticipation et que sa miséricorde nous inonde, surabonde, soit plus forte encore que ce que Dieu aurait voulu dans un premier moment nous donner. Ayons la même foi, la même confiance que cette cananéenne, la même foi, la même confiance que Marie et parlons directement au cœur de Dieu, et Dieu nous répondra aussitôt, tout de suite, dès maintenant.
AMEN