LE PUR ET L'IMPUR

Jr 26, 1-5 ; Mt 15, 10-20

(11 septembre 1986)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

S

ais-tu que les pharisiens se sont choqués de t'entendre parler ainsi ?" Et Jésus leur répon­dit : "Tout plant que n'a point planté mon Père céleste sera arraché !"

Cet enseignement de Jésus sur le pur et l'im­pur, nous ne devons pas nous le cacher, a renversé profondément les conceptions religieuses du ju­daïsme. La plupart du temps, lorsque nous pensons à cet enseignement sur le pur et l'impur, nous visons des pensées, des réalités des gestes qui tournent peut-être autour du sixième commandement, mais en fait, à l'époque de Jésus l'enseignement sur le pur et l'impur, tel qu'il était pratiqué par les pharisiens surtout, était en réalité une conception globale de la vie. Est pur ce qui donne la plénitude, est impur tout ce qui retire la plénitude. C'est pourquoi dans le monde juif, dans la Loi juive même, les mots pur et impur s'adressent à des réalités que nous-mêmes nous ne jugerions pas telles. Les crustacés sont des animaux impurs ainsi que les chiens ou les lapins parce que les notions de pureté ou d'impureté ne rendent pas du tout compte de ce que nous y mettons nous-mêmes aujourd'hui. Ce ne sont pas d'abord des notions morales. Est pur ce qui est plein, qui réalise pleinement son existence, sa vie et son espèce. On ne pouvait pas porter au Temple ni sacrifier un animal mutilé ou taré. L'animal était dé­claré impur parce qu'il manquait quelque chose à l'intégrité même de l'offrande qu'on allait faire à Dieu. Les crustacés sont impurs dans la loi juive parce que tout ce qui vit dans les eaux doit normalement être des poissons, avoir des nageoires et des écailles. Or les crustacés ont non pas des écailles mais une carapace, non pas des nageoires mais des pattes. Ce sont des animaux "monstrueux" ce sont des animaux impurs. On ne doit pas les manger.

Ces quelques exemples nous aident à com­prendre l'arrière fond de la discussion avec les phari­siens. Ils sont choqués parce que en mangeant sans se laver les mains, en mangeant des animaux impurs, en pratiquant tel ou tel acte qui ne respecte pas l'intégrité des choses on se rend impur. L'homme à ce moment-là ne donne pas à son existence toute la plénitude qu'il pourrait lui donner devant Dieu.

Alors l'homme, dans son rapport avec le monde, dans son rapport avec ses frères, risque à tout moment de se rendre impur c'est-à-dire de ne pas faire tout ce qu'il a à faire pour être en règle et en parfaite honnêteté de conscience devant Dieu.

Et le Christ dit : Mais si vous prenez les cho­ses comme ça, ça n'a pas beaucoup d'intérêt. Car la source véritable de ce qui fait manquer la plénitude et la pureté que Dieu attend, ce n'est pas dans les gestes ou dans les choses qui sont autour de vous, c'est dans la manière dont le cœur gère ce que Dieu y a mis de plus précieux. Car lorsqu'Il explique après "ce qui rend l'homme impur ce sont les meurtres, les adultè­res, la fornication, etc"… Il veut dire par là que l'homme est appelé à une plénitude et que, par le ré­trécissement de son cœur et de l'amour que Dieu y a déposé, l'homme se rend impur dans cela même qui devrait le constituer intégralement fils de Dieu. La perspective est totalement renversée par rapport à la Loi. La Loi, à tout moment, du moins c'est comme cela que la comprenaient les pharisiens, était le code de ce qui faisait que par un geste, par une attitude, par un sacrifice ou par le respect de telle tradition ou de telle observance, je montrais que j'avais pleine assu­rance devant Dieu, tandis que le Christ dit que si l'on n'essaie de gagner que cette assurance-là, c'est une fausse assurance, c'est une fausse plénitude que l'on vise. Cela ne sert à rien, c'est quelque chose d'humain qui ne donnera jamais aucune plénitude devant Dieu.

Tandis que c'est dans la gestion même des pensées, des sentiments, de toutes les réalités qui tra­versent notre cœur et qui devraient être des signes de cette plénitude de grâce que Dieu nous donne qu'en réalité nous mutilons, nous abîmons et que le Christ appelle précisément rendre impur. Se rendre impur soi-même c'est mutiler le don de Dieu. Par conséquent toute la perspective que Jésus suggère à travers cet enseignement sur le pur et l'impur, c'est déjà en germe tout ce que saint Paul nous dira au sujet de la Loi.

Si l'homme croit qu'il peut s'accorder par lui-même et par son propre effort une sorte d'intégrité de son existence devant Dieu, l'homme se trompe et fi­nalement se voue au désespoir parce qu'à un moment ou l'autre il est bien obligé de se rendre compte qu'il n'y arrivera jamais. Par contre, si l'homme a accepté de voir la faiblesse et la fragilité de son cœur, de se reconnaître pécheur, à ce moment-là peut-être il commencera à entrevoir par quel biais lui vient de la part de Dieu sa véritable pureté et sa véritable pléni­tude. C'est encore devant cette exigence-là que le Christ nous met aujourd'hui : cette pureté et cette plé­nitude ne peuvent être qu'un don de Dieu.

 

AMEN