ENTENDE QUI A DES OREILLES

Jr 23, 9-12 ; Mt 13, 36-43

(6 septembre 1986)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

J

e ne sais pas si vous avez la même impression que moi lorsqu'on lit un texte qui est une expli­cation de parabole, on a l'impression que les disciples devaient être particulièrement lents, d'esprit un peu lourd, et qu'il fallait vraiment que le Seigneur leur mette les points sur les "i" pour qu'ils arrivent à comprendre le sens de ces petits récits par lesquels Il avait expliqué le sens de sa mission et la venue du Royaume. On trouve que si Jésus avait été obligé d'expliquer cela en long en large et en travers à ses disciples, on aurait pu abréger ces doublets dans les évangiles car, après tout il était évident que le mois­sonneur était le Fils de l'Homme, il était évident que ceux qui étaient au service du maître du champ étaient les anges, il est évident aussi que ceux qui ont fait le bien sont comparables au bon grain et ceux qui ont fait le mal à l'ivraie, et que l'opération finale de sépa­ration est le jugement dernier.

Pourtant si les évangélistes prennent le soin de nous donner cette scène cela a une importance toute particulière. En effet, nous avons une mentalité scientifique dans laquelle le discours doit être clair et limpide comme de l'eau. Il faut que tout soit clair. De la même façon, nous avons une conception du monde, de l'homme, des choses qui veut que tout soit ration­nellement, clairement analysé, expliqué et détaillé de fond en comble. Pour nous, les êtres, les choses sont dans une transparence totale et n'ont plus aucune opa­cité, aucune profondeur ni aucune épaisseur. C'est sans doute ce qui fait que souvent nous nous servons du monde comme d'une chose qui nous appartient et qu'on peut utiliser n'importe comment, parce que ce monde n'a plus de mystère, n'a plus de secret et n'a plus d'épaisseur.

Dans le monde ancien et plus spécialement dans le monde juif où vivait Jésus, le monde, la réalité même de la vie et l'existence de l'homme sont fonda­mentalement une énigme. Une énigme dont seul Dieu connaît le secret et la vérité. Et c'est pour cela qu'à plusieurs reprises dans l'Ancien Testament, il y a toute une littérature de Sages qui ont reçu de Dieu une révélation du sens profond du monde, de l'existence et de la vie humaine. Et ces hommes, précisément parce qu'ils ont reçu de Dieu une lumière spéciale, ont commencé à pénétrer cette opacité du sens du monde et de la vie. Seulement, même quand Dieu a fait pé­nétrer plus avant dans la compréhension du monde, les mots pour le dire, la manière de le dire sont obs­curs et opaques. Dans le monde de Jésus, le sens même de la Sagesse et de la révélation c'est de savoir que, d'une part la réalité a quelque chose d'opaque, et d'autre part, le langage lui-même pour dire cette ré­alité a aussi quelque chose d'opaque et de difficile à comprendre. Si bien que celui qui veut avancer dans le secret de Dieu, qui veut entrer dans le mystère de Dieu, a besoin dans sa foi et dans sa quête, de franchir deux obstacles successifs : d'une part de comprendre le sens mystérieux des paroles et d'autre part, par le sens mystérieux des paroles, d'avancer plus profon­dément dans le sens et la réalité mystérieuse des cho­ses, des êtres et du monde.

Or précisément si Jésus est la plénitude de la révélation, Il doit aider l'homme à avancer dans la Sagesse dans les deux aspects. Lorsque le Christ donne les paraboles, Il fait avancer l'homme en lui expliquant par des mots le sens du monde et de la vie humain. Mais si nous n'avions que les mots que le Christ nous a dit, nous ne comprendrions pas encore. Car non seulement le Christ a dit et a donné au monde les mots pour dire le sens de la vie, de l'existence hu­maine et de la quêté de Dieu, mais en plus, Il a expli­qué le secret et le mystère de ces mots. Le Christ est révélateur à un double titre, révélateur au sens où Il fait connaître, Il fait voir, mais révélateur aussi au sens où Il fait comprendre, où Il fait saisir de l'inté­rieur les mots pour le dire et pour le croire.

C'est là le sens de la relation de notre foi. Nous croyons en Dieu parce qu'Il nous a dit quel était le sens de notre vie, mais nous ne pouvons croire que parce que Lui-même tout en nous le disant nous ouvre le cœur à la compréhension de ses paroles et de son message. Voilà la double dimension de notre foi. A la fois Dieu nous dit et Dieu révèle en notre cœur le sens de sa Parole. Ceci nous amène donc à avoir vis-à-vis du Seigneur et du sens de toute chose une double hu­milité. D'une part, le fait de savoir que nous ne possé­dons pas la clé du sens du monde car notre intelli­gence est trop petite et trop faible pour voir jusqu'au fond des êtres, des cœurs et des choses, mais aussi l'humilité de la foi car même lorsque Dieu nous révèle le sens du monde, il faut encore que son Esprit et sa lumière travaillent en notre cœur pour nous faire dé­couvrir la vérité même de ce qu'Il dit et y adhérer de tout notre cœur.

 

AMEN