POURQUOI DES PARABOLES ?

Jr 22, 13-19 ; Mt 13, 1-17

(2 septembre 1986)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

J

e ne voudrais pas m'arrêter sur cette parabole du semeur qui est fort connue et dont le Christ Lui-même nous donne l'explication, mais les ré­flexions qu'échangent les apôtres et Jésus sont diffi­ciles et méritent que nous nous y arrêtions un mo­ment.

"Pourquoi parler à la foule en Paraboles ?" La réponse de Jésus mêle plusieurs thèmes qui s'en­trechoquent un petit peu et nous égarent et nous sem­blent inacceptables, si nous les prenons à la suite les uns des autres sans les distinguer.

Tout d'abord Jésus dit à ses disciples : "Il y en a qui peuvent comprendre" parce qu'ils sont déjà pré­parés par leur cœur, par leur esprit, préparés à rece­voir le message de Dieu. Il y en a qui peuvent com­prendre directement, d'autres ne sont pas prêts et il faut donc leur parler par suggestion, par manière de symboles, et c'est la raison d'être des paraboles qui, petit à petit, à travers des images, des analogies, font pressentir ce qu'est le Royaume de Dieu à ceux dont le cœur n'est pas immédiatement prêt à comprendre ce Royaume et à entrer dans sa logique. C'est la réponse immédiate à la question des disciples. La raison d'être des paraboles c'est une façon indirecte, plus humaine, appropriée à des gens simples ou qui n'ont pas encore l'esprit ouvert au mystère du Royaume, c'est une fa­çon plus commode de les introduire dans le mystère.

Mais Jésus va étendre sa réflexion et nous dire que les choses spirituelles ne sont pas comme les choses matérielles. Dans les choses matérielles, quand on possède, on n'a pas besoin d'acquérir davantage. Et au contraire quand on est dans le besoin, on cherche à combler le vide. Dans les choses spirituelles, il n'en va pas ainsi. Plus on reçoit de lumière et plus on a besoin d'approfondir cette lumière et d'aller plus loin. Par contre, moins on est ouvert aux choses de l'Esprit, moins on en ressent le besoin. Saint Augustin disait cela de façon analogue. Au plan de la nourriture du corps, quand on a été nourri, on est rassasié, on n'a plus besoin de nourriture et au contraire, si on n'a pas mangé, on a faim, tandis qu'au plan spirituel, quand on a déjà goûté au mystère du Royaume, la faim se creuse, tandis que la satiété vient au contraire quand on ne se nourrit pas. C'est ce que veut dire Jésus quand il dit : "A celui qui a on lui donnera et il aura du surplus, celui qui n'a pas, on lui enlèvera même ce qu'il a". Ce n'est pas une condamnation, une sorte de vengeance de Dieu, qui serait une règle d'injustice sociale, mais c'est pour faire comprendre que, dans le domaine spirituel, plus on entre dans le mystère, plus on est appelé par ce mystère à y entrer davantage, et au contraire, plus on s'en désintéresse, et moins on a de goût pour ce mystère.

Cela explique ensuite la citation d'Isaïe que Jésus amène dans la conversation : "Vous aurez beau entendre, vous ne comprendrez pas, parce que votre esprit s'est épaissi". A force de ne pas nous intéresser à la profondeur spirituelle des choses, il y a comme une opacité qui se met sur le regard et qui fait qu'on distingue de moins en moins bien la profondeur des choses. L'esprit s'épaissit. On est attentif seulement aux choses immédiates, superficielles, à fleur d'expé­rience et à fleur de peau, et l'on ne s'occupe plus que de ce quotidien qui nous détourne de la vraie profon­deur et du vrai sens de la vie.

Et Jésus continue en disant : "Mon peuple s'est bouché les oreilles. Ils ont fermé les yeux de peur que leurs yeux ne voient, que leurs oreilles n'entendent, car si leurs yeux avaient vu" (s'ils avaient été attentifs à la présence du mystère au milieu d'eux)," alors ils se seraient convertis et Je les aurais guéris". Et la tournure d'Isaïe est presque de l'humour noir. C'est dire qu'il y a une propension de paresse spirituelle qui fait que l'homme se détourne de la vraie profondeur parce que, au fond, il n'a pas tellement envie d'être guéri et de se convertir. Il y a en nous une facilité à en rester à la surface des êtres et des choses, parce que nous savons bien que si nous allions un peu plus loin, si nous écoutions vraiment la voix de Dieu, si nous ouvrions les yeux et les oreilles à son mystère, cela nous conduisait au-delà de ce que nous souhaitons faire, cela nous demanderait petit à petit, de passer tout entier dans le mystère. Et alors nous serions convertis, mais notre vie serait bouleversée, serait retournée de fond en comble, et au fond, nous en avons peur, et c'est pour cela que notre cœur ne peut pas être guéri par Dieu.

Cet évangile nous invite à nous demander si vraiment nous prêtons l'oreille à la Parole de Dieu qui nous adresse toutes sortes de messages dans le détail de notre vie. Si nous acceptions nous serions guéris, même si cela nous coûte cher. Peut-être devrions-nous accepter de payer ce prix afin de ne pas rester à la surface des choses comme des aveugles ou des sourds, comme l'étaient les auditeurs de Jésus, comme ces juifs qui n'ont pas voulu se convertir et qui se sont détournés de Lui.

 

AMEN