VIVRE AU RYTHME DE DIEU

Jr 16, 5-13 ; Mt 11, 16-24

(16 août 1986)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

L

e texte de Jérémie et le passage d'évangile se correspondent, se répondent en quelque sorte, s'épousent puisque dans Jérémie le prophète pour manifester au peuple que la destruction va venir sur lui à cause de ses péchés dit : "N'entre plus dans une maison de deuil car ne va pas pleurer et plaindre les gens car ma paix s'est retirée de ce peuple. N'en­tre pas non plus dans une maison où l'on festoie, pour t'asseoir avec eux à manger et à boire, voici, je vais faire taire sous vos yeux les cris de joie et d'allé­gresse, les chants du fiancé et de la fiancée." Partager le deuil de ceux qui souffrent et surtout partager l'al­légresse de ceux qui sont dans la joie, est le signe de cette vie pleine d'un peuple heureux qui peut ainsi vibrer à toutes les circonstances et à tous les évène­ments d'une vie normale. Et la suppression tant de ce partage du deuil que du partage de l'allégresse est le signe de la ruine de ce peuple qui va être dévasté, qui n'aura plus d'autre souci que celui de survivre péni­blement dans l'exil et la déportation. C'est donc comme une punition pour les péchés du peuple que Dieu, par le prophète Jérémie, annonce ces jours de silence et de deuil.

Et au contraire Jésus dit à ses auditeurs, comme un reproche : "J'ai joué de la flûte et vous n'avez pas dansé. J'ai entonné un chant funèbre et vous ne vous êtes pas frappé la poitrine !" Autrement dit, Jésus reproche à ses contemporains de ne pas participer aux événements de deuil ou de joie que Lui vient leur proposer. C'est dire que la présence de Jé­sus est comme l'inverse du départ en exil. Au moment où le peuple partait en exil, il était comme anéanti et n'avait plus la possibilité de réagir aux événements quotidiens de joie ou de deuil. Jésus, Lui, vient au contraire restaurer dans ce peuple la possibilité de participer au deuil de ceux qui pleurent ou à la danse de ceux qui sont dans la joie, et ce qu'Il reproche à ses contemporains c'est précisément de ne pas participer à ces chants de deuil ou à ces danses de joie de ceux qui les entourent.

Par conséquent Jésus vient nous apporter un message qui est à la fois un message de joie et un message de pénitence. Il nous demande de participer à sa prédication et il reproche à ses contemporains de ne pas mettre leur cœur au diapason de ce qu'Il leur enseigne. "J'ai joué de la flûte, vous n'avez pas dansé! J'ai entonné un chant funèbre, vous ne vous êtes pas frappé la poitrine !" autrement dit le Christ vient annoncer à son peuple à la fois la pénitence pour ses fautes et surtout l'immense joie du salut pour la venue du Messie, mais le peuple n'écoute pas, le peuple ne partage pas, ne communie pas à ce message que le Christ vient lui apporter.

Alors nous pouvons nous demander : Est-ce que nous sommes nous aussi en état de communion avec le message que le Christ nous adresse ? Sans cesse, dans la liturgie, dans la Bible, le Seigneur nous parle. Il nous parle tantôt de la pénitence que nous devons faire pour nos péchés et pour les péchés du monde, tantôt Il nous parle de l'allégresse qui doit remplir notre cœur parce que nous sommes sauvés. Et bien souvent, au lieu de mettre notre existence au diapason de ce salut qui nous est ainsi proposé, nous restons à nous attarder à nos préoccupations person­nelles et nous restons, en dehors de la joie ou en de­hors de l'appel à la conversion que le Seigneur nous adresse. Nous ne savons pas recevoir la liturgie comme une école qui nous mettrait au rythme du cœur de Dieu. Nous ne savons pas nous réjouir avec Dieu qui est dans la joie, nous ne savons pas pleurer avec Dieu qui déplore le péché du monde, nous ne savons pas pleurer avec nos frères qui sont dans la souffrance, nous ne savons pas nous réjouir avec nos frères qui sont dans la joie, parce que nous sommes trop repliés sur nous-mêmes, trop préoccupés de nous-mêmes, de nos humeurs du moment, de nos soucis présents.

Cette invitation du Christ est une invitation à la charité car c'est une invitation à sortir de nous-mê­mes, à sortir de notre petit univers clos et limité, dont nous croyons qu'il est plus important que tout le reste, pour ouvrir notre cœur à tout ce qui se passe autour de nous, chez nos frères et surtout dans le cœur de Dieu, de telle sorte que nous puissions vivre en communion les uns avec les autres, et au cœur de cette commu­nion fraternelle, en communion avec le Seigneur Lui-même qui nous apprend ainsi, à relativiser les événe­ments de notre propre vie et à donner tous leur sens au contraire aux événements du salut qui nous sont proposés. Venir prier dans une église, ce n'est pas demander ceci ou cela dont nous croyons avoir be­soin, venir prier c'est venir ouvrir son cœur à une pa­role que Dieu nous donne, à une parole de joie ou de pénitence, et sortir des limites trop étroites de notre cœur pour nous mettre en communion avec l'univers et d'abord avec le Seigneur qui est le centre de nos vies.

 

AMEN