LE PREMIER ENVOI EN MISSION
Jr 14, 2-9 ; Mt 10, 1-16
(9 août 1986)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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I |
l s'agit dans ce passage de la toute première mission des douze quand Jésus les envoie seulement "aux brebis perdues de la maison d'Israël", en attendant la mission définitive jusqu'aux extrémités du monde. Dans cet envoi en mission, il y a un certain nombre de conseils donnés par Jésus et il me semble qu'on peur ramener à trois les grandes perspectives sous lesquelles Jésus propose à ses apôtres cette mission.
Tout d'abord l'objet même de la mission c'est l'annonce du Royaume qui n'est pas l'annonce de quelque règlement ou d'une Loi à observer mais l'accomplissement des promesses c'est-à-dire du bonheur promis qui est maintenant réalisé. Et dit Jésus, "Le Royaume est déjà là !" Ce n'est pas un royaume futur, ce n'est pas une promesse pour plus tard, ce n'est pas quelque chose qui remplacera les souffrances éprouvées sur cette terre, c'est dès maintenant la présence de Dieu parmi nous, la réalité forte et puissante de la vie de Dieu venant vivifier nos propres vies. Tel est l'objet de la prédication. Et ce qui est vrai de la première prédication des apôtres, comme de la missions complémentaire des soixante-douze disciples, est vrai de la mission de tous les temps, la prédication chrétienne c'est d'abord l'annonce du bonheur, l'annonce de la présence de Dieu parmi nous, en nous, au plus profond de nous.
Cette annonce du Royaume va s'accompagner de signes qui sont essentiellement des guérisons. Les apôtres reçoivent le pouvoir de guérir les malades, de délivrer les possédés, donc somme toute, de chasser le mal. C'est la deuxième caractéristique de cette prédication C'est une prédication de consolation, c'est une prédication de restauration, c'est une prédication de guérison. Les hommes qui sont ainsi invités à comprendre que le Royaume leur est donné maintenant, ces hommes sont des hommes blessés, ce sont des hommes pécheurs, blessés par le mal qui est dans le monde, blessés aussi par le mal qui est dans leur cœur. Ces hommes sont des hommes perdus qui ont besoin d'être sauvés. Et c'est pourquoi le signe majeur c'est la guérison, guérison du cœur, guérison du corps, car l'homme est tout entier plongé dans le mal et l'homme a besoin, tout entier, d'être sauvé. Le salut que le Christ nous apporte est un salut pour l'homme tout entier, un salut aussi bien physique que spirituel ou plus exactement un salut spirituel qui rayonne jusqu'à toutes les extrémités même les plus humbles de l'être.
Annonce de la présence de Dieu, annonce de la victoire sur le mal, victoire sur Satan, dans un passage tout à fait voisin Jésus accueille les disciples à leur retour de mission en disant : "Je voyais Satan tomber comme la foudre du ciel !", c'est dire que cette prédication, notre prédication, celle de l'Église aujourd'hui, est une lutte de tous les instants contre les forces du mal, contre Satan, contre tout ce qui blesse et détruit l'homme. Prédication du salut, et enfin la troisième caractéristique c'est la gratuité de la prédication. Il y a une apparente contradiction dans les conseils de Jésus. Il dit : "Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement !" et aussitôt après il ajoute : "N'emportez ni argent ni pain ni besace car l'ouvrier mérite son salaire !" Autrement dit, Donnez gratuitement, cependant il leur conseille ensuite de s'installer dans les maisons où l'on voudra bien les accueillir et de manger ce qu'on leur donnera. C'est que cette pauvreté des disciples et des apôtres n'est pas simplement une vertu qu'ils doivent exercer, elle fait partie du message. Cette gratuité avec laquelle ils annoncent, ils annoncent à ceux qui les écoutent d'être aussi, eux aussi, pris dans cette gratuité. C'est une communion dans la gratuité, aussi bien des prédicateurs que de ceux qui reçoivent cette prédication. C'est l'annonce d'un ordre de choses nouveau, dans lequel ce n'est pas "donnant-donnant", ce n'est plus la loi du talion "œil pour œil, dent pour dent", ce n'est plus : "Je te donne et tu me rendras,", c'est cette profusion qui est la signature de Dieu et qui fait que l'on annonce le Royaume sans se soucier de façon immédiate de ce que l'on aura pour manger aujourd'hui ou demain, et de même ceux qui écoutent le Royaume ouvrent largement leur table à celui qui prêche parce qu'on n'est plus là pour compter.
Cette gratuité n'est pas simplement un à côté plus ou moins moral ou une manière d'être, c'est véritablement le cœur de la prédication car ce Royaume est un don gratuit de Dieu. Il faut que l'homme ouvre son cœur à cette gratuité de Dieu, c'est-à-dire que l'homme cesse non seulement de compter au niveau financier ou des échanges de service, mais que l'homme cesse aussi de compter dans son rapport avec Dieu et dans son rapport spirituel avec ses frères. Car le Royaume ce n'est pas quelque chose que l'on mérite, ce n'est pas quelque chose que l'on acquiert à la force des poignets, le Royaume c'est quelque chose qui vous est donné gratuitement et que l'on doit recevoir avec la même gratuité, c'est-à-dire dans la même action de grâces, avec la même générosité qui, remarquez-le au passage consiste à recevoir aussi bien qu'à donner. Etre généreux, être gratuit, connaître la gratuité c'est savoir ouvrir les mains pour recevoir et aussi pour donner. Les deux choses sont corrélatives. Et ceux qui voudraient toujours donner ne seraient pas véritablement généreux, ils voudraient simplement imposer leur loi aux autres et ne jamais être en reste, de telle sorte que les autres soient toujours leurs débiteurs. La vraie gratuité, c'est un échange dont on ne mesure même plus dans quel sens il se produit, et l'on ne sait plus qui doit à l'autre ou qui a reçu davantage.
Voilà donc la toute première prédication de laquelle est née l'Église : présence de Dieu, victoire sur le mal, salut de ceux qui sont malheureux ou pauvres, découverte de la gratuité. Frères et sœurs, cela est encore actuel aujourd'hui. Aujourd'hui encore, c'est cela le message de l'Église. Entrons plus avant dans ce mystère, recevons gratuitement ce Dieu qui se rend présent dans nos vies pour nous sauver et nous guérir.
AMEN