LA TEMPETE APAISÉE

Jr 13, 1-11 ; Mt 8, 23-27

(1er août 1986)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

C

e miracle de la tempête apaisée, assez excep­tionnel, qui n'est pas une guérison, qui ne s'adresse pas à des êtres vivants ni à des hommes n'est pas motivé par la pauvreté ou la misère des hommes. Il s'adresse aux éléments, à la nature, à des réalités inanimées. Nous voyons le Christ parler, menacer les vents, la mer, comme si le vent et la mer pouvaient entendre la Parole du Seigneur. Et de fait, les vents et la mer s'apaisent comme s'ils avaient en­tendu la Parole de Dieu. Les historiens des religions ou les sociologues modernes diraient qu'il y a là des traces d'animisme qui consiste à prêter aux réalités inanimées, aux pierres, aux montagnes, aux arbres et à la mer quelque chose d'analogue à la psychologie des êtres humains ou des animaux.

Teilhard de Chardin, lui, nous dirait que l'on trouve là comme un pressentiment de ce qui lui sem­blait être, dans l'univers inanimé, la première esquisse de ce que sera la noosphère, c'est-à-dire le monde de la pensée. Et Teilhard enseignait que, de même que l'homme pense, de même qu'il y a chez l'animal une sorte de pensée encore embryonnaire, de même il y a dans toute réalité, même apparemment inerte, une sorte d'intérieur, une intériorité de l'être sur lui-même qui est la lointaine ébauche de ce qui sera plus tard la pensée dans l'homme.

Je crois que ce que dit Teilhard de Chardin n'est pas très loin de la pensée de l'évangile sur ce point. Je crois, en effet, que ce que ces textes nous donnent à penser c'est que Dieu est le maître de toute chose, non seulement des libertés humaines, non seu­lement des êtres vivants, mais même de cet univers des étoiles, de l'espace, de l'air, de la mer et des mon­tagnes, de cet univers inanimé, brut qui nous semble à nous relever purement et simplement d'une science positive, d'une physique, d'une chimie qui en analyse les éléments d'une manière purement déterministe, selon des lois imprescriptibles. Il me semble que cet évangile nous révèle que cet univers, lui aussi, peut être regardé d'une autre manière et que ces choses qui nous semblent inanimées contiennent peut-être en elles-mêmes comme une sorte de vestige, comme une sorte de reflet de Dieu leur Créateur.

Dans ces réalités très humbles qui sont au ni­veau de l'être relativement inférieures comme les pier­res, les réalités brutes et matérielles, il y a cependant un reflet de la pensée créatrice de Dieu. Et la Bible nous apprend que, précisément, toutes ces réalités, par leur existence, par le fait qu'elles sont là, "chantent la louange de Dieu". C'est bien, là aussi, leur prêter des sentiments quasi humains, en tout cas des sentiments d'êtres vivants. Tout l'univers chante la gloire de Dieu, non pas par sa réflexion car la mer et le vent ne sont pas capables de réflexion, mais par leur présence, leur existence, qui est déjà en relation, en commu­nion, mystérieusement, d'une manière qui nous échappe, avec Dieu créateur.

Je crois qu'il est important que nous compre­nions que l'univers tout entier est comme une im­mense symphonie qui chante la gloire de Dieu et que tous les êtres, quel que soit leur degré de perfection, quelles que soient les ébauches de vie qu'il y a en eux, tous les êtres se répondent les uns aux autres, dans cet immense concert de louange qui est une réponse à la parole créatrice de Dieu. Dieu a dit : "Que la lumière soit ! Que les étoiles soient plantées dans le firma­ment ! Que la mer se retire et que les montagnes émergent !" Et cette parole créatrice de Dieu appelle une réponse. Et la réponse de cet univers silencieux, de cet univers qui nous apparaît amorphe, de cet uni­vers qui nous apparaît sans vie cette réponse c'est la chaleur du soleil, c'est la beauté de la mer, c'est la splendeur des montagnes, c'est l'existence de toutes ces choses qui sont là, s'épaulant en quelque sorte les unes les autres, utilisées les unes par les autres car c'est l'air qui donne à respirer aux plantes, ce sont les plantes qui donnent à se nourrir aux animaux, ce sont les animaux qui sont pour l'homme. Toutes les cho­ses, ainsi en communion, s'interpénètrent en quelque sorte, et je crois que cette vision de l'univers (vision qui n'est certes pas scientifique mais qui ne contredit pas non plus une vision plus plate et plus terre à terre que nous donne la science, cette vision de l'univers peut nourrir notre contemplation, notre sens du mys­tère, car comme le disait un poète "les choses ne sont pas que ce qu'elles sont". Edmond Rostand disait cela su soleil :"O toi, soleil, sans qui les choses ne seraient que ce qu'elles sont !" C'est vrai, les choses ne sont pas que ce qu'elles ont l'air d'être, elles sont plus que cela parce qu'elles sont engagées dans ce processus de révélation du mystère de Dieu qui embrasse tout l'univers. Et alors nous comprenons que Dieu puisse aussi intervenir à l'égard du vent et de la mer, comme Il a pu multiplier le pain, comme Il peut embrasser toute chose dans cette puissance créatrice qui est aussi une puissance vivificatrice, qui met toute chose en marche vers l'éternité.

 

AMEN