JAMAIS JE NE VOUS AI CONNU

Jr 11, 18-23+12,6 ; Mt 7, 21-29

(24 juillet 1986)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

L

e texte que nous venons d'entendre est sans doute une des pages assez terribles de l'évan­gile, surtout lorsqu'il nous prend le désir de mesurer notre propre existence à la Parole du Sei­gneur. En effet, souvent dans notre vie, dans notre cœur, dans notre comportement nous crions vers le Seigneur : "Seigneur ! Seigneur !", mais ensuite nous avons bien l'impression que ces longues invocations ne servent pas à grand-chose. Et en réalité, en même temps que nous disons "Seigneur ! Seigneur !" nous nous disons, plus ou moins secrètement "Pourvu que ça dure!" En plus, quand nous regardons aussi la Pa­role du Seigneur, c'est assez terrible, car ces gens qui ont prophétisé au nom du Seigneur, qui ont chassé les démons, qui ont même fait des miracles au nom du Seigneur, nous n'en sommes pas là, nous n'avons peut-être même pas assez de foi pour faire des mira­cles. Et pourtant le Seigneur leur dit au moment du jugement : "Jamais je ne vous ai connus !"

Ce que le Christ veut nous faire voir dans cette page, c'est la distance infinie entre la réalité de notre cœur, de notre esprit, de nos pensées et d'autre part la manière même dont Dieu construit réellement notre être. C'est vrai que la réflexion, la pensée reli­gieuse prête toujours plus ou moins à une sorte d'éva­sion dans un monde où l'esprit se déploie à l'aise, sans aucune limite et sans aucune difficulté. Et c'est vrai qu'il y a toujours là, dans notre cœur, dans notre vie, dans notre manière de comprendre notre existence, un certain phénomène qu'on peut appeler l'illusion reli­gieuse, c'est-à-dire le fait de croire que tout se joue dans notre tête, dans nos pensées ou dans notre cons­cience, de croire aussi que tout se joue sur une cer­taine bonne volonté, un certain désir de bien. Cepen­dant ce n'est pas cela que Dieu veut. Ce que Dieu veut, ce n'est pas que nous pensions, c'est que nous soyons. C'est que nous soyons le plus réellement pos­sible, des fils de Dieu. C'est que nous rejoignions, par tout notre être, l'Etre même de Dieu, la plupart du temps, ce monde de pensée, de réflexion nous sert de refuge, voire même de rempart. A certains moments, il nous paralyse le cœur, il nous rend imperméable à la présence de l'autre qui est Dieu.

Et précisément le Christ veut nous dire : Si vous prenez simplement la révélation que je vous ai apportée comme un élément de confort supérieur du point de vue intellectuel et religieux, c'est une perver­sion de mon salut, une perversion extrêmement grave. Et pour le comprendre, il suffit de nous rappeler que le Christ n'est pas simplement venu nous parler de Dieu, mais qu'Il est réellement mort. Il a parlé le lan­gage même de son existence, de sa vie, jusque dans sa mort. Et la plupart du temps, c'est bien là que nous achoppons. Une sorte d'adhésion profonde. Comme on dit ici en Provence : "Je suis croyant mais pas pra­tiquant !" Une sorte d'adhésion du cœur, ça nous pou­vons encore le faire. Nous avons l'impression que c'est à notre hauteur. Mais ensuite, lorsqu'il s'agit de nous remettre vraiment devant la réalité même du mystère de notre propre existence, devant la réalité même de Dieu en face de nous, là nous sommes beau­coup moins courageux et beaucoup moins fermes.

Ce qu'est la foi, ce qu'est la vie chrétienne, c'est ce parti pris absolu pour ce qui existe en vérité. Et ce dont nous manquons la plupart du temps, nous en tant que croyants, c'est précisément de ce parti pris absolu pour ce qui existe vraiment. Ce n'est qu'à ce moment-là qu'on peut bâtir sur le roc, sinon tout le reste, c'est vraiment du sable, ca passe, ça s'en va, aussi fragile que ce que nous pensons ou que notre désir. Alors, en ce temps de vacances où nous som­mes moins harcelés par les soucis de la vie quoti­dienne, demandons au Seigneur qu'Il nous fasse redé­couvrir cette réalité même de sa présence et de son mystère. Que nous le connaissions comme le Roc et non pas comme le château de sable que nous nous construisons à nous-mêmes tout le temps. C'est sans doute cela la plus grande faille de notre existence. C'est peut-être le plus grand péché. Nous ne bâtissons même pas des châteaux en Espagne, nous nous contentons de sable, pour nous figurer Dieu. Et c'est précisément dans la mesure où Dieu aura pu marquer de sa présence, de son Roc et de sa force dans notre cœur, même si à certains moments ça fait mal, c'est dans la mesure où Il aura pu signer de sa propre ré­alité et de sa propre existence, le fait qu'Il est là pour nous, que nous commencerons à comprendre un peu et à entrevoir ce que signifie "être sauvé".

 

AMEN