DIEU OU L'ARGENT

Jr 9, 9-13 ; Mt 6, 24-34

(18 juillet 1986)

Homélie du Frère Michel MORIN

 

N

ul ne peut servir deux maîtres. Il haïra l'un et aimera l'autre Il s'attachera à l'un et mé­prisera l'autre. Vous ne pouvez servir Dieu et l'argent." Cette parole de Jésus nous en rappelle une autre du même style : "Que votre Oui soit oui ! Que votre Non soit non ! Tout ce que vous direz en plus vient du mauvais." Ici le mauvais, l'argent, le monde, Satan désigne cette œuvre du mal qui cherche à nous inquiéter, qui cherche à mettre en nous une "duplicité". Car on s'imagine parfois que Satan a comme but de nous détourner complètement de Dieu. Je ne suis pas sûr que ce soit exactement cela. Rappelez-vous, avec Adam et Eve, avec ce péché typique dans lequel tous nous retrouvons le nôtre, Satan ne cherche pas à leur dire : "Dieu n'existe pas". Satan veut mettre dans leur cœur une duplicité. Oui il y a Dieu, et Satan sait très bien que Dieu existe. Il y croit, mais pour le refu­ser. Satan insinue à Adam que, peut-être, pour être vraiment heureux, pour dominer cette terre comme Dieu le leur a dit, il faut qu'ils deviennent leur propre maître. Il faut qu'ils développent ce monde avec leur propre argent, c'est-à-dire selon leur propre logique, et non pas selon la valeur, l'ordonnance que Dieu leur a révélée.

L'œuvre du Mal c'est de mettre dans notre cœur la duplicité. C'est de faire que nous ayons le trouble en nous par un langage qui n'est pas clair, par une parole qui est double, par une sorte d'hypocrisie ou comme nous le disons par le mensonge. Et le men­songe ce n'est pas forcément de refuser la vérité. C'est appeler la vérité mal, et le mal bien. C'est cela je crois que Jésus veut désigner, veut révéler, ce sur quoi Il veut attirer notre attention et notre foi. "Nul ne peut servir deux maîtres !" Nul ne peut avoir un cœur dou­ble. Nul ne peut avoir deux amours. Nul ne peut dire : "J'aime Dieu"et chercher son intérêt, porter son souci, occuper son désir avec quelque chose qui n'est pas Dieu Lui-même en personne. Car l'œuvre du Mal c'est justement de faire en sorte que la relation que nous avons avec Dieu soit rompue. Ainsi nous aurons de Dieu une idée générale, tout à fait abstraite, une référence religieuse ou spirituelle. Mais cela n'est pas le Dieu chrétien. Le Mal veut que nous entrions en relation quotidienne avec ce qui n'est pas Dieu et qui n'est pas forcément mauvais : le souci du lendemain, le vêtement, le boire, le manger. Mais Satan veut que Dieu ne soit pas ce Dieu unique, véritable, ce Dieu sur lequel notre foi peut toujours s'appuyer à cause de sa solidité, quels que soient les soucis, les difficultés, les souffrances et les inquiétudes de notre vie.

Ainsi si Jésus peut dire à ses disciples d'avoir toute confiance en la Providence de Dieu qui connaît tous nos besoins, ce n'est pas par une sorte de désinté­rêt des choses de ce monde, mais c'est pour remettre les choses de ce monde à leur véritable place qui est tout à fait secondaire, car la première place c'est cher­cher le Royaume de Dieu, c'est-à-dire de vivre avec Dieu comme étant vraiment un Dieu que nous ai­mons. Mais en n'aimant que Lui, un Dieu que nous cherchons mais en ne cherchant que Lui, sans nous attarder sur d'autres sollicitudes qui, tout en étant bonnes, ne peuvent pas nous combler. Et c'est vrai que notre cœur ou notre esprit ou notre intelligence ou notre foi ont un langage double. C'est vrai que du fond de notre cœur nous disons oui à Dieu, mais est-ce que c'est un oui qui n'est dit qu'à Dieu ? Est-ce qu'il n'y a pas toutes sortes de petits oui plus ou moins clairs, plus ou moins prononcés, à toutes sortes de choses de la terre ? Si c'est cela c'est que l'œuvre du Mal grignote, relativise ce oui qui doit être sans autre parole pour Dieu. Tout ce qui n'est pas un oui à Dieu, c'est déjà le commencement du non à Dieu. Et notre vie chrétienne, dans ce qu'elle a de plus quotidien, de plus concret, c'est justement d'apprendre, de réap­prendre chaque jour à dire à Dieu un oui franc, mas­sif, définitif, total.

Alors que notre langage, c'est-à-dire toute notre vie, notre vie de prière, notre vie de charité, notre gestion des biens soit vraiment un Oui ou un Non, mais que nous sachions que tout ce qu'il y aura en plus sera une tentation du Mal pour relativiser cette présence de Dieu qui nous aime totalement et qui veut que nous soyons complètement et totalement à Lui, et cela dans les choses, dans les circonstances les plus quotidiennes et les plus concrètes de notre vie.

 

AMEN