AIMER SES ENNEMIS
Jr 8, 4-7 ; Mt 5, 33-48
(12 juillet 1986)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
|
L |
orsque j'étais à Jérusalem pour faire des études, j'avais de temps en temps des conférences d'un professeur de l'université juive qui était une figure très haute en couleurs et qui parlait de Jésus en disant : "Mon Maître et votre Dieu" ce qui montrait qu'il savait au moins de quoi il s'agissait et qui nous disait : "Aimez vos ennemis" c'est la phrase la plus forte du Nouveau Testament. Et je suis bien de son avis à condition toutefois de bien entendre le sens de cette phrase, comme disaient les anciens "de la manière dont sonne la lettre" c'est-à-dire c'est vraiment "aimez vos ennemis."
En effet cela suppose que le Christ nous a dit que nous avions des ennemis. C'est la première chose à bien comprendre, ce n'est pas déshonorant pour un chrétien d'avoir des ennemis. C'est même plutôt "un signe de santé" que, à certains moments, s'affirmer comme chrétien cela suscite de l'inimitié, des désaccords, des tensions somme nous disons aujourd'hui, voire même des manifestations terribles de péché, de haine et de violence. Il suffit d'ouvrir son poste de télévision pour voir cela. Mais précisément, ce qu'il s'agit de bien comprendre c'est que le fait d'avoir des ennemis, c'est de les reconnaître comme des gens qui n'ont pas le même avis que nous, la même foi que nous, la même manière de penser, et que, précisément, la foi, l'amour chrétien ne consiste pas à dire : "Je voudrais penser comme vous parce que je voudrais être votre ami". Cela consiste précisément dans les situations où c'est difficile et dangereux de ne rien renier profondément de sa foi et de reconnaître clairement et simplement le désaccord. Il n'y a aucun mal à cela. C'est sans doute un des phénomènes qui a été les plus néfastes à l'Église contemporaine que de croire, à certains moments, que l'amour de Dieu qui est répandu sur tous les êtres fait que le chrétien est une sorte de caméléon qui pense toujours comme son voisin. Ceci n'a aucun sens, ceci est la perte même du sens de la vérité de la foi, qui est qu'on ne peut pas se dire croyant sans susciter, à un moment ou l'autre, une sorte de réticence, (je suis très modéré quand je dis réticence, cela peut être à certains moments la haine et la persécution) mais le Christ dit bien : "Priez pour vos persécuteurs !" Cela veut dire que, si vous êtes croyants, cela ne peut pas, à un moment ou l'autre, engendrer des situations dans lesquelles tout le monde prend la couleur de la muraille et "tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil." Ce n'est pas possible, c'est comme cela.
Mais il faut prendre ce mot à la lettre c'est-à-dire il faut "aimer ses ennemis" et là c'est beaucoup plus difficile. Reconnaître ses ennemis, c'est déjà bien difficile et savoir où sont ses ennemis c'est encore plus difficile. Ce n'est pas toujours sur qu'on sache exactement où sont nos ennemis, mais cela c'est un autre chapitre. Mais les aimer, cela a comme exigence que notre amour soit fort. Et c'est sans doute cela qui nous manque le plus. Saint Thomas d'Aquin qui en matière de jugement moral s'y connaissait très bien disait que la force était une vertu, parce que la force c'est la manière de gérer bien, humainement voire même divinement, la violence. Et c'est quelque chose de très important sur laquelle les chrétiens devraient réfléchir beaucoup. La plupart du temps aujourd'hui lorsqu'on parle d'amour, c'est un peu cet amour guimauve, un peu indistinct, un peu mélasse, qui se répand partout, émasculé comme c'est pas possible, cet amour qui n'a plus ni consistance, ni vérité ni force. C'est de l'amour qui est rien du tout. C'est de l'amour qui est disparition de sa propre personnalité. Mais c'est détestable, cela n'a rien de chrétien, absolument rien, il faut le dire. C'est purement et simplement une sorte de perte de soi-même, de ce que l'on est, dans une sorte d'idéal universel que même les philanthropes cultivent avec plus d'art que nous.
Par conséquent, si nous disons qu'Il faut aimer nos ennemis, cela veut dire qu'il faut les aimer avec une force comme cette force de notre amour est capable de faire face, même si apparemment on est vaincu, à la violence de la haine. Et c'est pour cela que le Christ dit après : "Il faut aimer comme le Père qui fait tomber la pluie et briller son soleil sur les bons comme sur les méchants". L'amour de Dieu n'est pas un amour qui se répand sans couleur ni saveur ni odeur. C'est un amour fort qui n'a aucune complicité avec le mal et qui pourtant aime les pécheurs et les aime réellement. Dieu aime chacun c'entre nous et nous-même comme pécheurs. Il reconnaît que nous sommes pécheurs, mais Il nous aime quand même. Et c'est pour cela qu'on peut aller lui demander pardon. C'est parce qu'on est sûr que son amour est assez fort pour que quand on va vers Lui, malgré tout le poids de péché que nous traînons derrière nous, Il est là à nous ouvrir les bras en nous disant : Quoi qu'il arrive, je t'aime encore.
C'est exactement cela l'amour des chrétiens. Ce n'est pas un amour battu, ce n'est pas un amour sans visage, sans personnalité, sans rien du tout. C'est un amour fait d'une véritable force, d'une capacité d'accueillir l'autre, même s'il nous persécute ou même s'il ne nous aime pas. Mais non pas en essayant de négocier vers une sorte de compromis dans lequel chacun renonce à autant de convictions que l'autre renonce aux siennes. Sinon, c'est l'abrutissement général.
Et précisément, c'est dans la mesure où nous nous laissons façonner par cet amour de Dieu qui aime le pécheur, non pas parce qu'il est pécheur mais pour ce qu'il peut être dans son amour, que nous aussi nous devons avoir un amour fort. Et c'est cette grâce-là qu'il nous faut demander à Dieu. Sinon si nous demandons un amour qui n'a ni goût ni saveur, nous n'apporterons rien au monde, nous ne serons pas le sel de la terre ni la lumière du monde. Je ne vois pas ce que nous pourrions apporter. Nous n'apporterons que nous-même et de la façon la plus délavée qui soit. Cela ne sert à rien. C'est inutile et même dangereux. Par contre, si effectivement, ce que nous avons à porter à nos frères c'est la vérité même de la foi et la force même d'un amour qui n'est pas le nôtre mais qui est celui de Dieu qui nous est donné, alors peut-être qu'à ce moment-là une certaine lumière d'espérance pourra briller au cœur de ce monde.
Bien entendu, il est toujours possible, dans ce mouvement même que nous demande Dieu, d'aimer nos ennemis. Qu'à certains moments l'amour que nous avons ne tire pas sa propre substance de l'amour même de Dieu qui est répandu dans nos cœurs par sa grâce, mais peut-être tout simplement que nous-même sans le vouloir nous jouons inconsciemment le jeu d'une certaine volonté de puissance. Ceci n'est pas à exclure. C'est la raison pour laquelle il vaut mieux que notre amour pour nos frères soit intelligent, mais cela n'empêche que, fondamentalement, cet amour que nous avons, si ce n'est pas un amour fort de la force même de Dieu qui pardonne au pécheur, cet amour sera nécessairement quelque chose d'inutile et de vain.
Alors puisque nous nous approchons de l'eucharistie dans laquelle nous recevons le corps livré et le sang versé qui sont le témoignage même de la force de l'amour de Dieu, un amour qui n'a jamais calculé pour nous aimer et qui est seulement comme cela vainqueur du péché, demandons au Seigneur de réveiller en nous le sens véritable de l'amour de Dieu, afin que nous aimions nos frères avec toute la force qu'ils méritent parce que c'est la force même de Dieu qui les aime en nous.
AMEN