DES POINTS DE REPÈRE

Jr 7, 1-11 ; Mt 5, 27-32

(10 juillet 1986)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

L

es deux textes que nous venons de lire ont ceci de commun qu'ils nous montrent, dans un cas à propos du temple de Jérusalem, dans l'autre cas à propos de l'application précise de la loi de Moïse, la manière dont Dieu apprécie la religion.

Vous savez que l'homme est un animal non seulement raisonnable mais aussi religieux. L'homme est hanté, au fond de son cœur, par la recherche de quelque chose qui le dépasse. L'homme est toujours quelqu'un qui est face de lui-même, mais pas pour y rester, pour essayer de chercher au-delà de lui-même, le mystère même de quelque chose ou de quelqu'un qu'il cherche soit par ses capacités naturelles (c'est ce qu'on appelle la religion naturelle), soit que, invité par Dieu Lui-même qui se révèle, il entre dans cette ren­contre de Dieu, et ce que nous croyons de spécifique de la foi judéo-chrétienne.

Il est inévitable que dans cette recherche de Dieu l'homme pose des jalons. Et je dirai même il est inévitable que lorsque Dieu veut se révéler à l'homme, Il lui pose aussi des jalons. On ne marche pas à tra­vers un paysage sans qu'il y ait des signaux, des pha­res et des points de repère. Et bien, il en va de même de notre recherche de Dieu, que ce soit au plan des religions naturelles, que ce soit au plan de la religion révélée. Dans tous les cas, les grandes traditions reli­gieuses ont toujours marqué un certain nombre de points de repère, un certain nombre de phares, de point lumineux qui nous permettent de baliser notre itinéraire personnel.

Seulement, et c'est là que commence la diffi­culté, la plupart du temps l'homme pense toujours qu'il suffit de satisfaire à un certain nombre de ces exigences, de ces points de repère, et qu'après il en est quitte, il est tranquille avec sa conscience. Et c'est à ce moment-là que la religion, révélée ou non, peut devenir quelque chose d'extrêmement dangereux car à ce moment-là, on a l'impression que l'homme peut se donner un certain nombre de garanties, un certain nombre de cautions qui, soit parce qu'il va régulière­ment au temple de Jérusalem comme à l'époque de Jérémie, soit qu'il satisfait à un certain nombre de prescriptions de la Loi comme c'était le cas dans l'op­tique pharisienne, risquent à tout moment, de faire basculer son cœur dans une espèce de somnolence qui confine très vite à l'endurcissement.

C'est effectivement cela que Dieu ne veut pas pour nous. Nous sommes bien obligés d'avoir des points de repère, nous en trouvons dans toutes les religions, et Dieu nous en a donné. Mais si par hasard il nous venait la tentation de croire que satisfaire à ces points de repère c'est tout, cela suffit, à ce moment-là, au lieu que l'itinéraire religieux soit un itinéraire d'avancée, ça devient très vite la recherche de soi-même, d'une sorte de personnage spirituel qu'on es­saie au jour le jour de sculpter, d'améliorer et de raffi­ner. Et à partir de ce moment-là, toute l'expérience religieuse devient vraiment quelque chose de catas­trophique, qu'il s'agisse d'une expérience religieuse en dehors ou à l'intérieur de la foi chrétienne.

En effet, ce que Dieu a voulu nous dire à tra­vers cette parole de Jérémie sur le temple du Seigneur ou à travers les mots de Jésus sur l'observance de la Loi dans le sermon sur la montagne, le message, la réalité est toujours la même. A partir du moment où l'homme est mis en présence de Dieu, c'est un abîme. Comme le dit le psaume 41 : "C'est l'abîme qui appelle l'abîme !" Déjà le fond de notre cœur nous apparaît comme quelque chose d'infiniment profond, dont on ne voit pas le fond, précisément parce que, au fond de cet abîme, il y a l'abîme de Dieu. Et si nous considérons ce qui est normalement des balises comme des résultats satisfaisants, c'est le meilleur moyen pour échapper totalement à ce regard de Dieu sur nous, à ce regard de nous sur le mystère de Dieu. A ce moment-là, la religion devient tout cet ensemble de fausses sécurités, de comportements qui se vident petit à petit d'eux-mêmes, même s'ils demandent beaucoup d'efforts. A ce moment-là, la foi n'est plus un don, la présence de Dieu n'est plus un don. C'est une sorte de dû que l'on acquiert à la force de son poignet.

Et quand on relit toute la Bible, il n'y a pas de parole assez dure pour fustiger cette attitude et la condamner. Alors je crois que lorsque nous lisons des passages comme ceux d'aujourd'hui, nous avons tou­jours besoin d'être remis en présence de ce mouve­ment personnel de la grâce en nous. Dieu nous donne son amour pour que nous marchions vers Lui. C'est un risque de la part de Dieu, c'est aussi un risque de notre part. Et la plupart du temps nous avons envie d'étouffer les risques. Alors il faut à tout moment, et c'est pour cela que notre foi est un appel incessant à la conversion, même si cela nous coûte, même si c'est un arrachement, nous remettre devant Dieu sans mesurer le chemin parcouru à ce que nous avons fait, mais que nous le mesurions au regard de Dieu sur nous, à la mesure qu'Il a voulu pour nous, car "la mesure de l'amour c'est d'aimer sans mesure."

 

AMEN