QUE RETOMBE SUR VOUS TOUT LE SANG INNOCENT
Ba 3, 9-15 ; Mt 23, 33-39
(4 septembre 1985)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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n vérité, il ne faut pas se le cacher, il n'y a pas de parole plus dure dans toutes les Écritures que celle que nous venons d'entendre. En effet, la manière même dont Jésus s'adresse aux pharisiens et dont Il aborde la ville de Jérusalem au moment où Il va y faire son entrée triomphale, est soulignée par l'évangéliste Matthieu avec une sorte de précision terrible. Le Christ ne reproche plus une sorte d'hypocrisie du cœur, mais Il dit carrément que le sang de tous les innocents retombe sur le peuple qui l'a refusé "depuis le sang d'Abel jusqu'au sang du grand prêtre Zacharie tué entre le Temple et l'autel." Il y a là quelque chose d'absolument redoutable parce qu'Abel ne faisait pas partie du peuple juif. Abel, c'est l'humanité avant même l'Alliance, avant Abraham. Et le Christ qu'il faut que tout le sang des innocents retombe sur ceux-là même qui vont le refuser Lui. Je ne vois pas dans le Nouveau Testament aucune phrase, aucune invective aussi violente, aussi terrible que celle-là.
C'est pourquoi il n'est pas inutile de nous interroger un peu sur le sens même de cette parole du Christ car elle est effectivement, extrêmement déconcertante. Je pense que la manière dont une certaine tradition de l'Église l'a interprétée dans le sens d'un antisémitisme virulent n'est pas tout à fait de mise dans ce cas-là. En effet, pour en mesurer toute la portée, il suffit simplement de reconnaître que nous sommes de la même façon que n'importe quel juif de l'époque du Christ, capable, à tout moment, au fond de notre cœur, de refuser l'avènement du Royaume. Ce refus de la venue du Christ, ce refus de l'accomplissement de son Royaume est le fait de chaque homme. Je pense que l'on peut dire, pas simplement dans une sorte de sens spirituel un peu délayé mais dans le sens le plus rigoureux du terme, que chaque fois que nous refusons la venue du Royaume, le Christ pourrait, en toute vérité, nous adresser cette parole.
Et pourquoi contient-elle une telle violence ? Pourquoi contient-elle une sorte de cruauté à ce point-là ? Je crois que le fond du problème est le suivant. C'est que, lorsque le Christ est venu, le rôle même de sa personne, au milieu d'Israël, est d'être le révélateur du salut. Devant le Christ, il ne s'agit pas de savoir si l'on est pour ou contre. Mais devant le Christ c'est le fait de reconnaître qu'à partir du moment où sa personne s'est implantée au milieu de son peuple, où sa Parole a été proclamée, ou bien on est totalement saisi (et alors toute l'existence se déroule dans le sens d'attendre la venue définitive et d'entendre proclamer : "Béni soit Celui qui vient au nom du Seigneur Béni soit Celui qui apporte le Royaume") ou bien au contraire de ne pas reconnaître cela. Et ne pas reconnaître cela, c'est se mettre délibérément en dehors du Royaume, en dehors de toute perspective d'un salut. Et c'est en ce sens-là que le sang peut retomber sur la tête de ceux qui refusent. A partir du moment où le Christ a révélé le fond même du cœur de chaque homme, ou bien cet homme peut vivre et vivra uniquement par grâce, par la grâce du Royaume qui vient, ou bien effectivement cet homme se condamne par lui-même à une mort c'est-à-dire à la rupture profonde et totale avec Dieu.
Ceci est quelque chose que nous n'aimons pas trop voir en face, car nous pensons toujours que le salut est une affaire de calcul, de monnayage, de combinaisons et de tractations. Nous arrivons très difficilement à nous arracher du cœur cette perspective dans laquelle le salut serait l'objet d'un marchandage ou d'un débat. En réalité, le salut, c'est vrai, c'est tout ou rien. Ou bien c'est la personne du Christ qui révèle totalement notre cœur et qui le sauve simplement par le fait que notre cœur se laisse saisir par Lui, ou bien c'est une sorte d'aventure dans une dérive permanente.
Alors, que cette page d'évangile, à travers toute sa dureté, toute son exigence nous montre qu'en réalité, la sévérité de la parole du Christ n'est que de l'amour mais de l'amour renversé. Quand l'amour n'est pas aimé, quand l'amour n'est pas accueilli, sa souffrance, sa brûlure est telle qu'elle ne peut d'une certaine manière que détruire. C'est le mystère du refus d'un amour. On en sait déjà quelque chose par ce qu'on peut voir dans l'expérience humaine ce que signifie un amour brisé, ce que signifie la souffrance dans le cœur d'une personne qui n'a pas été aimée, que ce soit dans l'amour conjugal, que ce soit dans l'amour filial ou paternel. On peut imaginer ce qu'est à l'infini cette rupture, ce refus car à ce moment-la, la force même de l'amour de Dieu refusé ne se lasse pas d'aimer. C'est cela le sens de la permanence du sang : c'est la vie qui continue quand même à se donner, mais qui n'est pas acceptée.
Durant cette eucharistie où nous allons recevoir le sang du Christ, souvenons-nous que ce sang et ce corps nous sont donnés pour la vie, pour nous obtenir la grâce profonde de cette conversion du cœur par laquelle nous nous laissons totalement saisir par le Christ.
AMEN