COMPRENNE QUI POURRA !
Col 3, 16-17 ; Mt 19, 1-12
(12 août 1985)
Homélie du Frère Michel-Pierre MORIN
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ésus avertit ses disciples : "Comprenne qui pourra !" et saint Paul dira aux Colossiens : "La parole du Christ habite en vous en abondance." Il y a, je pense, une communion très profonde entre ces deux mots que nous livre la liturgie de ce jour.
"La parole du Christ habite en vous en abondance." Baptisés, confirmés, nourris par l'eucharistie, recevant le pardon des péchés, oui, la Parole de Dieu habite en nous en abondance. Et sans cesse, sans que nous puissions très bien le savoir ni le comprendre, ni à plus forte raison le mesurer, la Parole de Dieu produit en nous les fruits du Royaume. C'est à cause de cela, c'est à cause de cette surabondance de cette Parole de Dieu que nos paroles humaines peuvent s'exprimer en action de grâces, en hymnes ou cantiques, parce qu'à ce moment-là ils sont inspirés, non pas inspirés par notre génie poétique ou notre imagination, mais inspirés par la Parole de Dieu qui est le souffle de notre propre action de grâce et de nos propres cantiques.
Cette Parole de Dieu, si elle nous est donnée, c'est parce que, dans cette abondance repose la totalité de la compréhension de notre propre existence, depuis son origine jusqu'à sa fin ultime. C'est dans la confrontation permanente avec la Parole de Dieu, le Christ fait chair, que nous pouvons, chaque jour, vivre de cette Parole, être saisis par l'Esprit et ainsi grandir vers l'homme nouveau. L'abondance de la Parole de Dieu nous est vraiment donnée et c'est parce qu'elle nous est donnée que nous pouvons vivre, chaque jour un peu plus, dans le don de nous-mêmes et de chacune de nos situations à Dieu Lui-même.
Or Jésus nous dit : "Comprenne qui pourra !" dans une situation très particulière qui est celle de la double nécessité, dans la logique du Royaume, de la fidélité et de l'indissolubilité du lien conjugal, et d'autre part de la virginité, de la continence pour le Royaume. Il faut bien comprendre, dans l'abondance de la Parole de Dieu, c'est-à-dire dans la totalité de ce qu'il veut nous faire comprendre, ces deux réalités. Jésus ne veut sûrement pas les opposer. Il ne veut pas réduire la réalité du mariage en donnant comme réalité supérieure la virginité consacrée, la chasteté. Il ne veut pas faire du mariage quelque chose qui est uniquement lié aux problèmes psycho-relationnels de l'homme et de la femme, ni encore le restreindre dans une compréhension quelque peu manichéenne du monde, les uns parce qu'ils sont meilleurs pourraient suivre les chemins plus hauts de la chasteté, et les autres parce qu'ils ne peuvent pas faire autrement seraient réduits aux liens du mariage. Cette conception traîne sûrement dans les esprits, hélas, et a beaucoup marqué mais c'est une erreur profonde et une infidélité totale à la Parole de Dieu. Le Christ ne veut pas mettre en balance deux choses dont l'une serait supérieure à l'autre.
L'abondance de la Parole de Dieu nous fait comprendre ce que le Christ veut nous dire quand il déclare : "Comprenne qui pourra ! Mais c'est pour le Royaume de Dieu !" les deux réalités habituelles dans la vie de l'Église sont à comprendre et à vivre dans l'optique du Royaume de Dieu. D'ailleurs toute la Création, toute la recréation est ordonnée à la révélation du Royaume de Dieu. Et si, au début du monde, Adam fut donné à Eve, et réciproquement, dans une unité fidèle, totale et indissoluble, c'est parce que, déjà, ils préfiguraient, ils annonçaient le lien nuptial du Nouvel Adam et de l'Ève Nouvelle, du Christ et de l'Église, qui allaient, dans la bénédiction de la Pâque, engendrer un peuple Nouveau, le peuple des croyants, le peuple des enfants du Royaume, le peuple de ceux qui, déjà, sont liés par l'alliance du Royaume nouveau. Le mariage est cette image, est cette réalité de communion. Nous sommes faits pour la communion. Nous sommes faits pour la communion avec Dieu. Mais, au cours de notre vie terrestre, et c'est le cas pour la plupart des chrétiens, cette communion s'exprime et cette communion s'annonce, et cette communion se vit dans le lien conjugal qui, parce qu'Il découle du lien nuptial du Christ et de l'Église, doit être lui aussi scelle dans la liberté réciproque, dans la fidélité, dans l'indissolubilité et la fécondité.
La réalité du mariage est une réalité terrestre, ce qui ne veut pas dire qu'elle n'est que terrestre. Cela veut dire qu'avec cette réalité charnelle, humaine, sociale, terrestre, est inscrite déjà et se prépare la communion éternelle, car nous serons avec Dieu une seule chair, puisque nous ferons partie du corps du Christ. Et il n'y a qu'un seul corps du Christ dont Lui-même est la tête et dont l'Église forme l'ensemble des membres. Le mystère du lien conjugal nous révèle aujourd'hui, par ceux qui le vivent, que nous sommes faits pour cette communion en une seule chair avec Dieu, avec le Christ, dans le Royaume. C'est une réalité passagère, provisoire parce qu'elle ne dure que le temps de la vie terrestre de l'un et de l'autre des époux.
Mais elle ne peut pas être bien comprise dans ses exigences et dans ce qu'elle nous révèle sans l'abondance de la Parole de Dieu qui nous donne de comprendre les choses dans la perspective du Royaume. Alors que la virginité, qui est une situation exceptionnelle, la situation normale des chrétiens est celle d'être mariés, la virginité, le célibat consacré manifestent aussi que dans ce Royaume, nous serons chacun tout entier pour Dieu, que cette soif de communion qui se réalise sur la terre par le lien nuptial, est déjà porteur d'une autre communion, celle de la totalité de l'être avec la totalité de Dieu, celle de tout ce que nous sommes dans l'abondance de la Parole de Dieu.
Et si le Christ appelle aujourd'hui tel ou telle à vivre dans le célibat, ce n'est pas parce qu'il est meilleur que ceux qui vivent dans le mariage, il arrive même souvent le contraire : la sainteté des moines ou des prêtres n'est pas plus grande dans l'Église que celle des laïcs, je ne le crois pas. Mais si le Christ appelle tel ou tel c'est pour que, dans la totalité de l'Église soit comprise cette destinée de chacun et de tous ensemble dans la communion personnelle avec Dieu, où tout l'être, à ce moment-là, sera emporté, sera glorifié, sera transfiguré dans l'amour de Dieu. Ces deux réalités, célibat consacré et mariage ne s'opposent pas, mais se complètent, et dans leur complémentarité nous annoncent déjà ce que sera l'abondance de la Parole de Dieu, ce que sera la révélation totale du Royaume, pour tous, car au ciel, nous vivrons tous du même mystère, puisque Jésus dit que là-haut "il n"y aura ni homme ni femme", mais que"nous serons tous comme des anges" c'est-à-dire tous glorifiés, transfigurés, transformés par l'amour de Dieu. Les époux chrétiens nous annoncent le mystère de la communion, ceux qui vivent dans la chasteté et le célibat nous annoncent ce mystère que cette communion n'est pas uniquement d'ordre terrestre, d'ordre humain, mais qu'elle est destinée à nous diviniser, quand chacun et tous ensemble, nous serons tout pour Dieu parce qu'Il sera tout pour nous. Mais, de toute façon, quelle que soit notre situation ici-bas, mariés, consacrés dans la virginité ou simplement célibataires, peu importe, c'est à la perfection de la charité que nous sommes appelés. Et quelles que soient nos situations, nous devons rendre grâce à Dieu de nous faire connaître, là où nous sommes, l'abondance de cette Parole de Dieu qui nous révèle que chacun d'entre nous est porteur d'un aspect, d'un éclat du mystère de Dieu dans lequel nous serons tous unis à la fin des temps.
AMEN