LA MORALE CHRÉTIENNE

Col 2, 11-15 ; Mt 16, 21-28

(1er août 1985)

Homélie du Frère Michel MORIN

P

 

asse derrière moi, Satan, tes pensées ne sont pas celles de Dieu !" Et pourtant, Pierre avait voulu sauver le Seigneur de la mort. Nous faisons mémoire aujourd'hui de saint Alphonse de Ligori qui, en plus de sa sainteté, de ses vertus de pasteur, de prédicateur populaire est resté dans la mémoire spirituelle de l'Église comme un docteur de la foi. Ceci surtout à cause de ses écrits de moraliste, ses écrits spirituels dont on fait encore référence aujourd'hui, en tout cas pour les gens qui n'ont pas oublié que l'Église vit d'abord de sa tradition religieuse et théologique. Je voudrais simplement, à cette occasion, vous dire trois mots sur ce qu'est la morale chrétienne. Peut-être que ce reproche du Christ à Pierre peut nous ouvrir à cette méditation.

"Passe derrière moi, car tes pensées ne sont pas les pensées de Dieu." Nous avons là une de ces réflexions du Christ vraiment nettes qui peut nous ouvrir à la compréhension de ce que nous appelons la morale chrétienne et à laquelle tout chrétien, et même de façon plus globale tout homme, est appelé pour gouverner sa vie. Voici ce qu'écrit le concile Vatican II dans la Constitution sur la liberté religieuse : "La norme suprême de la vie humaine est la loi divine elle-même, éternelle, objective et universelle, par laquelle Dieu, dans son dessein de sagesse et d'amour, règle, dirige et gouverne le monde entier ainsi que les voies de la communauté humaine." Et un peu plus loin dans le même paragraphe : "C'est par sa conscience que l'homme perçoit et reconnaît les in­jonctions de la loi divine. C'est elle qu'il est tenu de suivre fidèlement en toutes ses activités, pour parve­nir à sa fin qui est Dieu."

La morale chrétienne se résume en deux ex­pressions : "la vérité de Dieu" et le "bonheur de l'homme." C'est ce que ce texte affirme. Dieu est la vérité absolue et Dieu est la vérité pour la création, pour le cosmos, pour l'humanité et pour chaque homme en particulier. C'est le dessein même de Dieu que d'accomplir pour les hommes ce qu'Il veut pour eux. Et la situation parfaite de la créature et de l'homme, c'est d'être dans l'obéissance totale avec ce dessein de Dieu exprimé ici par le terme de "loi di­vine", cette loi divine qui est éternelle, objective et universelle, c'est-à-dire qui ne dépend en rien de l'homme, de ses humeurs, de sa philosophie ou des conjonctures de l'histoire ou des circonstances de la vie. Cette loi divine c'est d'abord la vérité même de Dieu pour nous. Et cette loi divine nous a été donnée, elle nous a été révélée à travers la Bible. C'est en ré­sumé, ce qu'on appelle le Décalogue et que toute la Bible développe, non pas pour en faire un commen­taire légaliste auquel chacun serait astreint de s'identi­fier, mais en donnant cette loi, en ordonnant cette loi, Dieu donne sa vérité. Dieu révèle ce qu'Il est et ce qu'Il désire pour l'homme, pour tout homme de tous les temps et pour chacun d'entre nous.

C'est cette loi divine, c'est cette vérité, c'est ce bien absolu qui règle, qui dirige, qui gouverne le monde entier et les voies de la communauté humaine, c'est-à-dire de son destin final. Et devant cette mani­festation, cette révélation de la vérité, tout homme a le devoir de se situer de façon positive, ou alors il s'en­tend dire, d'une façon ou d'une autre par le Christ : "Passe derrière moi, car tes pensées ne sont pas cel­les de Dieu !" Ce n'est pas tellement pour rejeter que pour affirmer et révéler que l'homme doit suivre les pensées de Dieu qui lui sont révélées. C'était l'aspect vérité de Dieu. Le premier élément de la morale chré­tienne n'est pas la Loi telle que nous 1'entendons ha­bituellement au niveau d'un ensemble d'ordonnances ou de commandements. C'est la Loi au niveau du don que Dieu fait de Lui-même, de sa vérité pour nous. Avec quel dessein ? Notre bonheur.

C'est dit dans la deuxième partie du texte : "Parvenir à sa fin qui est Dieu." Or nous savons que notre fin, c'est le bonheur avec Dieu, et que le bon­heur, dans la morale chrétienne, est le mot central. C'est le pivot de toute la réflexion, c'est pour cela que nous sommes faits, c'est à cela que doit nous conduire notre vie morale : l'exercice de cette loi divine, cha­cun dans notre propre vie et dans notre vie commu­nautaire au plan de l'Église ou au plan de la commu­nauté humaine. Or, entre cette vérité de Dieu qui vient de Dieu, qui est objective, et ce bonheur qui est pour nous, qui est le dessein dont Dieu veut nous combler, il y a un lieu de rencontre : c'est la conscience de l'homme. "C'est par sa conscience que l'homme per­çoit et reconnaît les injonctions de la loi divine, c'est elle qu'il est tenu de suivre fidèlement, en toutes ses activités, pour parvenir à sa fin qui est Dieu." La conscience de l'homme, au plan de la théologie mo­rale, c'est le lieu du dialogue de Dieu avec l'homme. C'est dans sa conscience que Dieu va révéler à l'homme la source et la finalité de cette loi.

Mais l'homme a le devoir, non pas d'écouter sa conscience, mais d'instaurer dans sa conscience le dialogue avec Dieu. C'est une chose très difficile mais très importante. Autrement, écouter sa conscience nous amènerait dans une sorte d'anarchie, où nous choisirions nous-mêmes l'échelle de nos valeurs, ce qui est le bien, ce qui est le mal. Nous ferions comme Saint Pierre qui, en suivant sa conscience strictement personnelle, a dit à Jésus : "Non, jamais, cela ne t'ar­rivera pas !" Et Jésus est obligé de le réintroduire dans le dialogue avec Dieu Lui-même : "Il faut suivre les desseins de Dieu." Nous avons donc, et tout homme a le devoir de rechercher la vérité, non pas la sienne propre, mais celle à laquelle il est destiné, qui lui est révélée dans sa conscience d'homme, quelle que soit sa foi, quelle que soit sa philosophie. Et il a le devoir, quand il croit vraiment être dans le vrai, non pas dans son vrai, mais dans le vrai, de suivre cette conscience fidèlement, même si, pour nous, cela peut paraître en contradiction avec les normes qui nous sont demandées en tant que chrétiens.

C'est ainsi que Dieu tisse dans la conscience humaine la finalité de notre vie qui est le bonheur avec Lui. C'est pour cela que la conscience est un des lieux privilégiés de la vie de notre foi. De cette ma­nière, nous laissons Dieu réaliser son dessein en nous. Nous laissons sa loi divine s'imprimer, orienter, ré­gler, diriger et gouverner notre vie personnelle vers son bien qui est le bonheur de connaître la vérité de Dieu, c'est-à-dire Dieu Lui-même.

Je crois que ceci est important, non pas au plan général, mais au plan de notre gouverne person­nelle, et peut-être qu'un des premiers devoirs du chré­tien aujourd'hui n'est pas de s'appliquer de façon ponctuelle, immédiate et rigoureuse à tout l'agence­ment des règles et des lois et des ordonnances, mais c'est ce désir très fort de connaître la vérité de Dieu, à travers la révélation et à travers les événements de notre propre vie. Et un des éléments de cette connais­sance de la vérité de Dieu, ce sera de lutter en nous, et si possible, avec et pour les autres, contre l'indiffé­rence à l'égard de la vérité. C'est probablement une des grandes maladies morales et spirituelles de notre temps, et peut-être aussi de la conscience chrétienne d'Occident, que de ne plus s'attacher à la connaissance objective de la vérité, mais de choisir sa vérité, ou d'établir toute chose qui nous plaît comme étant la vérité. Cela ne peut pas nous conduire au bonheur de Dieu, parce qu'à ce moment-là, nous avons rompu dans notre conscience morale le dialogue entre la loi de Dieu, c'est-à-dire l'appel à la connaissance de sa vérité, et nous-mêmes.

Il est très important, dans le déroulement des événements de notre vie, dans nos choix, dans nos difficultés, dans nos tentations, dans nos errances, voire dans nos égarements ou dans nos péchés, de nous laisser toujours illuminer par cette vérité qui est de Dieu et que nous connaissons, même imparfaite­ment, mais en tout cas nous en savons la source et nous en connaissons le but : la source, c'est le cœur de Dieu, et le but, c'est notre bonheur dans le cœur de Dieu. Je pense que nous sommes toujours appelés, au creux de notre foi, à nous retrouver non pas face à face avec nous-mêmes, cela n'a pas beaucoup d'intérêt (si nous le croyons, il faut perdre cette illusion), mais face à face avec Dieu, qui est présent dans notre cons­cience d'homme, pour nous attirer à Lui, pour nous faire suivre ses desseins à Lui, même si apparemment ces desseins nous heurtent comme probablement la réflexion de Jésus a heurté le cœur de Pierre. Mais la vérité de Pierre était très affective, très psychologique : "je ne veux pas que cela t'arrive ; cela me ferait peut-être trop mal". Et Jésus lui a dit : "oui, cela t'ar­rivera, pour ton bien : il faut que je sois crucifié".

Demandons pour chacun d'entre nous et les uns pour les autres, et pour l'Église d'aujourd'hui, de retrouver ce sens profond de la loi divine, de la cons­cience morale que nous avons et qui doit, petit à petit, nous conduire vers le bonheur, dans ce dialogue per­manent avec l'exigence de l'appel de Dieu, en sachant toujours que lorsque Dieu ordonne quelque chose, c'est pour nous faire, déjà le don de ce bonheur dont Il nous comblera un jour parfaitement, quand nous se­rons parvenus à la connaissance de sa vérité, c'est-à-dire de notre vérité qui est de le contempler éternel­lement.

 

AMEN