FAUT-IL RENVOYER LES FOULES ?

Col 1, 3-6 ; Mt 14, 13-21

(17 juillet 1985)

Homélie du Frère Michel MORIN

L

 

e regard humain constate : "L'endroit est dé­sert et nous n'avons que cinq pains et deux poissons !" Le regard humain calcule : "Il n'y a rien à manger. C'est l'heure du soir et il y a au moins cinq mille hommes sans compter les femmes et les enfants !" C'est la constatation pure et simple que font les disciples et ils en tirent une conclusion logi­que : "Renvoie-les chez eux, qu'ils aillent s'acheter de quoi manger !" C'est le regard humain, c'est le regard qui se limite aux choses de la terre. Ce n'est pas le regard du Christ, puisque contre la logique des apô­tres, Il leur dit : "Donnez-leur vous-mêmes à manger !" Et Il donne ordre aux foules de s'asseoir, puis Il prend le pain, dit la bénédiction, le donne aux disci­ples qui, eux-mêmes, quoi qu'ils pensent, doivent le donner aux foules. Les disciples deviennent les ou­vriers de la générosité du Christ contre toute appa­rence humaine, contre toute réalité terrestre.

Cette abondance qui naît de la prière du Christ, c'est-à-dire de sa personne puisqu'Il est action de grâce à la Gloire du Père pour le salut des hommes, cette abondance aujourd'hui encore se réalise et est donnée dans l'Église, dans l'Église de ce temps, dans le cœur de chaque croyant, dans le cœur de chaque communauté chrétienne. Et c'est probablement pour cela que saint Paul pouvait dire, quelque vingt ou trente ans après cette multiplication des pains : "Je ne cesse de rendre grâces à Dieu le Père en pensant à vous dans mes prières, quand je vois toute la fé­condité de votre foi, de votre espérance et de votre charité. Car cet évangile d'abondance, de salut, de nourriture, de vie a été répandu dans le monde entier où il fructifie et se développe et chez vous, il fait de même."

Notre regard sur l'Église d'aujourd'hui, et même sur notre propre foi chrétienne est trop souvent le même regard que celui des apôtres quelques ins­tants avant la multiplication des pains. Nous avons l'impression de prêcher dans un désert. Nous avons l'impression ou la certitude que l'Église ne véhicule plus que quelques pains et deux poissons qui sont incapables de rassasier les foules affamées. Et c'est vrai qu'avec simplement ce que nous avons dans nos mains ou dans notre cœur, ou dans notre désir, nous n'irons pas loin, ni nous-mêmes, ni à plus forte raison ce monde affamé. Mais cela c'est le regard strictement humain.

Saint Paul dans sa prière et Jésus qui est ac­tion de grâces nous invitent l'un et l'autre aujourd'hui à retrouver ce sens de la fécondité, de l'abondance de la grâce, au-delà et même parfois a contrario de ce que nous constatons. Il est évident que la commu­nauté chrétienne devient minoritaire, il est évident que, souvent, la foi qu'elle veut transmettre, elle la calcule, elle l'analyse à travers ses propres moyens humains. Et elle ne peut plus rassasier les foules, sim­plement avec cinq pains et deux poissons. Et nous en restons souvent, dans notre attitude spirituelle, à l'étape des apôtres avant la multiplication des pains. Nous n'entendons plus la prière d'action de grâces du Christ, nous n'entendons plus l'ordre du Christ qui dit : "Ne renvoyez pas ces foules, mais donnez-leur vous-mêmes à manger !" parce que, en définitive peut-être qu'au fond de notre cœur, nous ne savons plus vrai­ment si nous avons dans nos mains de quoi leur don­ner à manger. Et c'est vrai que si nous regardons que nos mains, nous n'avons rien à donner à manger à ces hommes d'aujourd'hui.

Alors c'est vers le visage du Christ, c'est vers les mains du Christ, c'est dans la prière même du Christ qu'il nous faut retrouver cette audace de croire que notre foi est la nourriture substantielle pour tous les hommes de ce temps, ceux que nous avons comp­tés, cinq mille peut-être, mais les autres, les femmes et les enfants, valeur symbolique d'une foule innom­brable. Si l'Église de ce temps d'aujourd'hui ne re­trouve pas la certitude qu'elle a dans ses mains, reçu du Christ, de quoi donner à manger à tous les hom­mes, elle n'est plus l'Église du Christ. Elle est une Église purement humaine, elle est une Église de cal­cul, une Église de logique, elle n'est plus l'Église de Jésus-Christ, Église d'abondance de la grâce. Or l'abondance de la grâce, du salut et de la foi a été re­mise par le Christ à ses apôtres, donc à son Église. Et c'est à nous, aujourd'hui, de refaire, pour les hommes de ce temps et ceux qui nous entourent, le geste que les disciples ont fait pour les foules. Mais on ne pourra faire ce geste qu'en recevant d'abord du Christ, dans sa prière d'action de grâces, le pain à multiplier et les poissons à partager.

Saint Paul proclame son action de grâces pour la fécondité de la foi et de l'espérance dans une situa­tion de l'Église où cette foi et cette espérance n'avaient rien de triomphaliste, n'avaient rien de triomphant. C'était la période des persécutions qui commençait. C'était la période où la foi n'était pas plus qu'un grain de sénevé dans cet empire romain qui allait ravager, qui avait voulu ravager la foi au Dieu vivant par les persécutions. Aujourd'hui, nous pou­vons peut-être poser le même bilan d'inefficacité de l'Église, d'inadaptation de l'Église, de tout ce que l'on veut. Mais cela c'est pure analyse de sociologie reli­gieuse, cela n'a rien à voir avec l'évangile d'aujour­d'hui et avec la proclamation de Paul. Il nous faut chacun retrouver la certitude que la foi est vécue, que le pain est partagé, que ce que nous vivons est la vé­rité de Dieu et des hommes. Sans cette conviction profonde, sans ce regard lucide qui saura discerner, à travers quelques pains, l'abondance du pain de Vie, nous n'avons rien à vivre et rien à donner au monde. Et il n'est pas étonnant que le monde cherche autre part ses nourritures spirituelles.

Je vous invite à entrer dans la prière d'action de grâces de Paul en ouvrant vos yeux à la fécondité de la foi dans l'Église d'aujourd'hui, non pas en cal­culant, non pas de façon quantitative, mais simple­ment en constatant que l'Église d'aujourd'hui est tou­jours vivante, qu'elle est toujours l'Église du Christ, qu'elle est toujours l'Église des apôtres qui ne cessent, malgré leurs limites ou leur péché, ou leurs calculs, de vouloir partager au monde ces cinq pains qu'elle a reçus des mains du Christ. Il nous faut retrouver un optimisme de la foi qui fasse que la vérité que nous avons reçue de l'évangile que nous vivons n'est pas uniquement faite pour nous mais qu'elle est la seule vérité du monde.

Que la prière de Paul, l'apôtre persécuté, l'apôtre enchaîné, l'apôtre qui a vu que le grain qu'il a semé n'a pas toujours grandi, mais l'apôtre qui a cru qu'avec les cinq pains qu'il avait il pouvait nourrir les foules à la suite de son maître, que sa prière rende notre foi d'aujourd'hui plus optimiste, plus réaliste, plus lucide non pas à cause de ce que nous en pensons ou vivons, mais parce que le Christ est toujours au milieu de nous pour nous donner l'ordre de nous as­seoir, de manger et de partager. C'est cela même qu'aujourd'hui, maintenant, nous allons faire. Que cette eucharistie fortifie et éclaire notre foi et qu'elle nous inscrive dans cette action de grâces au Père, parce que l'évangile de la charité, de l'espérance porte en vous beaucoup de fruit.

 

AMEN