QUI VOUS ACCUEILLE
Ha 3, 1-13 ; Mt 10, 40-42
(25 juin 1985)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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es quelques phrases du Christ portent sur le problème de l'accueil mutuel. L'importance de ce thème est grande puisque "accueillir notre frère c'est accueillir le Christ qui a envoyé ce frère auprès de nous et accueillir le Christ c'est accueillir le Père qui a envoyé le Christ sur la terre." Il y a une réciprocité entre la mission, l'envoi et l'accueil qui est réception de cette mission. Le Christ a été envoyé par son Père pour que nous recevions le Christ. Et tout le salut de l'humanité consiste en cette "réception" du Christ. Le Christ est venu sur la terre et sa venue, sa présence, son sacrifice, son offrande, son partage rédempteur de toute notre vie, cette présence suffit à nous donner le bonheur et le salut. Encore faut-il que nous accueillions cette venue, que nous recevions ce don qui nous est fait : "Si tu savais le don de Dieu !" disait Jésus à la samaritaine.
Or voilà que ce don que le Père nous a fait en nous envoyant son Fils, c'est le même qui nous est fait quand le Fils nous envoie à nos frères. Accueillir notre frère, recevoir en nous notre frère qui est envoyé du Christ, c'est recevoir le Christ, c'est donc recevoir le salut. Reconnaître dans notre frère un envoyé du Christ : "Celui qui reçoit un prophète en tant que prophète" qui reçoit ce petit en tant qu'il est mon disciple, qui donne à boire à ce pauvre en tant qu'il vient de ma part, car nous devons reconnaître dans notre frère celui qui est envoyé par le Christ, celui qui vient de la part du Christ, celui qui a une mission à notre égard. Nous avons chacun une mission à l'égard de tous nos frères, et chacun de nos frères a une mission à l'égard de chacun d'entre nous. Nous ne sommes pas simplement juxtaposés les uns aux autres, nous ne sommes pas simplement appelés à établir, selon notre bon vouloir, notre plaisir, nos préférences ou nos sympathies les relations avec les uns ou les autres, nous sommes envoyés. Le Christ nous charge d'une mission précise, unique, particulière à l'égard de chacun de nos frères.
Je ne pense pas que nous ayons l'habitude de nous regarder les uns les autres sous cet angle-là. Nous nous regardons sous l'angle de nos préférences ou de nos antipathies, ou de notre indifférence, mais nous ne faisons pas assez attention à ce que chacun de nos frères, même le plus petit, même le moins connu, même celui avec lequel nous avons apparemment le moins de relations, a quelque chose d'unique à nous dire et qui est notre salut. Nous sommes sauvés en écoutant ce que notre frère a à nous dire, non pas nécessairement par des paroles, peut-être simplement par sa présence, peut-être simplement par son regard ou bien parce que, silencieusement, il nous demande d'attention, d'amour, de présence de nous-mêmes à lui. C'est ainsi que nous nous sauvons. Le Christ nous sauve les uns par les autres par cette communion qui s'établit entre nous si nous sommes assez attentifs. C'est cette communion faite d'innombrables contacts, d'innombrables regards, de ces innombrables partages, explicites ou implicites, c'est par cette communion que se fait réellement notre salut.
Car être sauvés ce n'est pas seulement être délivrés de nos péchés, c'est très exactement être délivrés de la racine de nos péchés qui est cet isolement cet enfermement sur nous-mêmes, ce manque d'amour. Etre sauvé c'est redécouvrir l'amour, c'est-à-dire redécouvrir la relation, redécouvrir le partage. Et ce partage ne peut pas être vrai seulement avec tel ou tel, c'est un partage avec tous, différemment parfois, mais réellement. Nous ne serons véritablement sauvés, nous ne serons véritablement réconciliés avec nous-mêmes et avec Dieu que quand nous aurons atteint à cette capacité de partage avec tous nos frères. Le paradis, ce sera très exactement cela. Le paradis, c'est quand nous parviendrons à découvrir avec une attention précise et personnelle, chacun de ceux qui nous ont été donnés pour frères, c'est-à-dire chacun des hommes qui sont autour de nous. Le paradis ce sera entrer dans la vie de Dieu, dans l'amour de Dieu. Et l'amour de Dieu, c'est précisément d'aimer les hommes, d'aimer les créatures de Dieu, une par une, comme si elle était unique au monde.
Nous ne sommes ici que pour préparer notre cœur à cette fête éternelle où nous pourrons nous passionner pour chacun des hommes qui seront autour de nous et qui participerons, eux aussi à cette immense fête éternelle. Alors, je crois qu'il n'est jamais trop tard pour bien faire et qu'il faut, dès maintenant, commencer, petitement mais réellement, à ouvrir les yeux sur nos frères, à les accueillir, à rendre notre cœur comme une maison ouverte et accueillante où nos frères puissent entrer, partager avec nous, dès maintenant, afin que nous puissions être ensemble pour toujours.
AMEN