LES DOUZE APOTRES

Ha 2, 9-14, Mt 10, 1-16

(20 juin 1985)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Le Christ entouré des apôtres

E

 

t voici le nom des douze apôtres : Simon que l'on appelle Pierre, et, en finale, Judas l'Isca­riote, celui qui devait le livrer." Il est tout à fait remarquable que la tradition ait recueilli et gardé scrupuleusement les noms des douze disciples, car si parmi ces douze il y a eu des figures assez proéminentes, par exemple celle de Pierre, de Thomas ou d'André auxquels sont rattachés un certain nombre d'épisodes évangéliques importants, d'autres ne sont pas très remarquables. Nous ne savons pas grand-chose de Thaddée, un des plus remarquables est celui de Judas, mais il n'est pas très recommandable comme expérience de vie apostolique. Cependant cela nous met sur la voie d'une compréhension profonde de l'Église, car s'il y a une chose à laquelle l'Église devrait être profondément allergique, c'est à l'administration. L'administration, c'est l'art de gérer la communauté humaine, en fonction d'un certain nombre de normes. Son grand principe se résume dans la formule bien connue : "Le règlement c'est le règlement."

Or dans l'Église, s'il y a un certain nombre de règles pour la vie pratique, le règlement n'est pas tout à fait le règlement. L'Église a été fondée sur la per­sonne du Christ qui a tout remis, gratuitement, à la personne des disciples, qui sont ensuite charges de rencontrer personnellement chacun des croyants. La structure même de l'Église est personnelle. Elle re­pose sur des personnes, elle ne se déploie, elle ne se développe que dans un réseau de personnes à person­nes. C'est pour cela que l'apostolat ne se confondra jamais avec les moyens audio-visuels, parce que, pré­cisément un moyen audio-visuel, c'est une manière de substituer l'activité et la présence unique d'une per­sonne. Même si on fait de l'audiovisuel, il ne faut pas de payer d'illusion, cela ne pourra jamais remplacer la relation absolument unique et personnelle qui déclen­che la foi.

L'originalité même de l'Église, c'est que le Christ a posé comme base, comme exigence de base pour la construction de l'Église, que ce soit un rapport de personne à personne. Et c'est pour cela qu'il y a des apôtres, c'est pour cela qu'il y a des évêques et des prêtres, qui ne remplacent pas ou qui ne peuvent pas être remplacés par des comités ou des assemblées du peuple. Car tout l'exercice d'une quelconque respon­sabilité dans l'Église est toujours un exercice person­nel dans lequel chacune des personnes est impliquée. C'est cela le mystère de l'Église. C'est en cela d'ail­leurs qu'elle reflète quelque chose de très vrai qui se réalisera dans le Royaume de Dieu, c'est que nous serons connus personnellement. Lorsque le Christ envoie ses disciples, Il les envoie à des maisons, non pas à des assemblées déjà constituées. Le travail de l'Église s'opère par la multitude innombrable des liens personnels qui sont tissés qui réalisent une commu­nauté. Evidemment ces liens personnels sont encore très faibles, extrêmement tenus. Ce sont de petites ébauches, mais les fondations, les bases réelles de ce que sera le Royaume de Dieu dans lequel tout sera bâti véritablement sur une communion de personne à personne dont le Christ sera la source, le point de ralliement et la lumière.

Il est très important aussi de comprendre que, dans cette optique-là, l'on ait gardé le nom de Judas, même si cela n'est pas très agréable. Au fond, on aurait très bien pu opérer ce que les anciens appe­laient la "damnatio memoriae", poser le manteau de Noé sur le nom du traître. Or il nous est bel et bien donné comme apôtre, et Judas est toujours apôtre. C'est cela qui est étonnant. Lorsqu'on parle de l'Église fondée sur les douze apôtres, on compte Judas. Cela signifie qu'à partir du moment où Judas a été choisi, il a été inséré dans le réseau personnel qui est le point de départ et la source même de la foi, cela l'a atteint, cela l'a touché d'une façon extrêmement profonde dans son être, au niveau de sa personne. Et même s'il a trahi, même s'il a vendu son maître, son maître n'a jamais pu lui retirer fondamentalement la confiance qu'Il lui avait faite.

C'est peut-être cela qui peut nous aider à me­surer exactement la confiance que Dieu fait à chacun d'entre nous lorsque nous les actes que nous pourrons faire, tous les gestes d'amour, de charité, de foi que nous pourrons poser ensuite ne s'inscrivent que dans cette relation personnelle fondamentale que le Christ a établie avec nous et qui ne pourra jamais s'effacer. Même si, par d'autres actes, nous essayons d'une ma­nière ou d'une autre de la briser ou de la trahir, c'est le reflet même, c'est l'image même, la réalité même de la fidélité de Dieu. Au fond, c'est cela que nous som­mes comme Église. Nous tous qui avons reçu person­nellement la Parole de Dieu et qui l'annonçons, qui la vivons en Église comme ce réseau de personne à per­sonne, nous les vivons profondément dans le fait d'avoir été saisis ainsi personnellement par Dieu, le mystère de sa fidélité. C'est là-dessus que repose ul­timement le fait que l'Église ne périra pas. A partir du moment où Dieu a atteint ce lieu extrêmement pro­fond de chaque être, même si dans l'Église nous sommes tous d'une manière ou d'une autre des pé­cheurs, cette Église tient toujours à cause de la spéci­ficité de ce lien personnel que le Christ a établi avec chacun d'entre nous et entre nous tous.

Essayons de réaliser cela lorsque nous appro­chons du corps et du sang du Christ pour le recevoir. Essayons de reconnaître toujours à quel point cet amour est personnel, dans sa source qui est le Christ venu se faire l'un d'entre nous, et à quel point cet amour doit être personnel dans la profondeur même faite à la fois de respect, de discrétion, d'amour pro­fond, qui doit exister les uns avec les autres, puisque nous avons été, chacun, appelé personnellement.

 

AMEN