REGARDEZ LES OISEAUX

Mi 7, 18-20 ; Mt 6, 24-34

(7 juin 1985)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

L'instant présent

E

 

n entendant ces paroles, on est pris d'une cer­taine nostalgie, on se dit que ce ne serait pas si mal de vivre aussi librement, aussi légère­ment que les oiseaux, sans se faire aucun souci du lendemain. On se dit aussi que ce serait merveilleux si nous pouvions tous être beaux comme des fleurs, avec cette parure naturelle qui nous satisferait tellement qu'elle nous enlèverait tout souci d'aménager notre existence quotidienne. Et, pour peu qu'on soit un tan­tinet sérieux, ce n'est pas une tentation qu'on peut avoir par ici parce qu'on a le soleil, on pourrait repro­cher au Seigneur de n'avoir pas vu une certaine gra­vité de l'existence, car la liberté que Dieu nous a confiée n'est pas une sorte de démission devant un certain nombre de tâches ou de devoirs qui nous in­combent. Mais est-ce bien cela que le Seigneur a voulu dire ?

Personnellement, il me semble que ce texte nous livre quelque chose de très important sur l'atti­tude fondamentale de l'homme devant Dieu. Il est certain qu'en nous donnant une liberté Dieu a pris un gros risque, car cette liberté, Il nous l'a donnée vrai­ment à nous pour qu'elle soit véritablement une source d'initiative, une source de don de soi. Et il est certain, qu'à tout moment, nous avons tendance à comprendre cette initiative comme une manière de nous prendre en main, de savoir exactement comment nous-mêmes nous allons diriger notre existence, selon quels grands critères nous allons l'orienter. Effective­ment, dans ce sens-là, nous sommes à l'exact opposé des oiseaux et des fleurs qui, par le jaillissement spontané et naturel de ce qu'ils sont dans l'ordre de la création, n'ont pas du tout le souci de se prendre en main. Ils vivent pour Dieu, dans une sorte d'instant présent, et c'est tout.

Précisément, ce que le Seigneur veut nous dire, c'est ceci : Si vous croyez que ce qui façonne votre existence, c'est le projet que vous avez sur vous-mêmes et cette existence, vous vous trompez. L'es­sentiel, c'est de savoir que le projet fondamental de votre existence ne vous appartient pas, il appartient au Père des cieux. Et si le Père des cieux l'a manifesté de façon si belle et si grande dans les choses les plus humbles de sa création, les oiseaux et les fleurs, en fait, s'il s'agit de créatures libres comme vous, là Dieu peut avoir un projet encore beaucoup plus grand, beaucoup plus profond et beaucoup plus extraordi­naire. Le seul problème, c'est précisément, qu'au lieu de vous façonner à vous-mêmes un projet, vous vous laissiez vraiment saisir par la main de Dieu sur vous.

Autrement dit, la question est toute simple. A quel niveau voulons-nous bâtir notre être et notre personnalité ? Est-ce au niveau de ce qui nous est accessible à nous ? Est-ce au niveau de notre propre désir ? Est-ce au niveau de nos propres projets hu­mains ? Ou bien est-ce que nous acceptons que Dieu construise, avec ces désirs, avec ces projets humains, avec tout ce que nous sommes, avec toute la liberté qu'Il nous a donnée ? Est-ce que nous acceptons que ce ne soit pas nous les bâtisseurs mais que ce soit Dieu ?

Il y a un verset de psaume qui dit ceci admi­rablement : "Si le Seigneur ne bâtit la maison, en vain peinent les bâtisseurs !" C'est exactement le sens des paraboles que nous venons d'entendre. Si nous vou­lons gérer nous-mêmes notre propre existence, nous n'irons pas très loin. Mais, si par la liberté même que Dieu nous a donnée, nous prenons cette liberté non pas pour la posséder ou pour nous posséder nous-mêmes, mais pour nous en remettre totalement à Dieu et le laisser façonner en nous cet être profond, alors, à ce moment-là, Dieu pourra vraiment faire quelque chose.

Demandons qu'à travers cette eucharistie, le Seigneur, petit à petit, nous construise et nous bâtisse une demeure qui ne soit pas faite de main d'homme, mais une demeure de résurrection, la demeure de sa gloire qu'Il nous appelle à être.

 

AMEN