AIMEZ VOS ENNEMIS
Mi 5, 1-5 b, Mt 5, 33-48
(4 juin 1985)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
|
O |
n a donné à cette parole, pendant quelque temps, une interprétation parfaitement débridée. En effet, le fait que le Christ dise qu'il faille aimer son ennemi et tendre la joue gauche à celui qui vous a frappé sur la joue droite, a été interprété comme une sorte d'exigence suprême du christianisme de se faire le complice de toutes les lâchetés ou de toutes les méchancetés d'un certain monde moderne. Il n'y a rien de plus ambigu que quelqu'un qui vous dit qu'il vous comprend, c'est-à-dire qu'en réalité, il se fait le sympathisant de certaines faiblesses ou de certaines failles qui sont en vous. Il n'y a rien de plus dangereux que cette manière d'aimer tellement ses ennemis qu'on ne sait plus très bien qui l'on aime, si ce sont les personnes ou si c'est le mal qu'elles commettent. Malheureusement, ce qui est terrible dans ces cas-là, c'est qu'on invoque à l'appui ces textes de l'évangile, en disant qu'au fond le Seigneur nous appellerait à aimer davantage nos ennemis que nos propres frères. C'est évidemment une interprétation tout à fait ruineuse et catastrophique ces paroles de Jésus. Il n'est pas extraordinaire aujourd'hui de trouver dans une certaine presse catholique une sorte de haine extrêmement profonde pour l'Église et une sorte d'amour du monde complètement dépourvu de toute mesure, comme si le mieux était d'aimer tout ce qui est du monde et de détester ce qui est de l'Église et ce qui est la racine profonde de notre être chrétien.
Quand le Christ a dit cette parole, Il a voulu nous remettre non pas devant de petites exigences de comportement pour savoir comment on allait choisir ses relations, mais devant l'exigence fondamentale de la réalité de l'amour de Dieu. Le Christ voulait nous dire ceci : Jusqu'ici quand vous lisiez dans la loi du talion "Œil pour œil, dent pour dent", Dieu dans sa miséricorde, parce que l'homme ne savait plus aimer, parce que par son péché, l'homme s'était brisé le cœur, Dieu était obligé de procéder à une certaine rééducation. Par conséquent, il était obligé de doser l'amour qu'il pouvait y avoir dans le cœur de l'homme. Il fallait, petit à petit, rééduquer l'homme à cette capacité d'aimer, et l'éduquer de façon saine, en fonction des possibilités mêmes que Dieu pouvait mettre en œuvre dans l'homme.
Mais voici "qu'en ces jours qui sont les derniers" c'est l'amour en personne qui s'est manifesté. Et à partir du moment où cet amour devient efficace, il ne correspond plus exactement aux normes que nous-mêmes, spontanément, à partir de notre nature, pourrions nous fixer. Non pas que ces normes doivent devenir anti-naturelles, mais simplement qu'à partir du moment où nous entrons dans cette logique de l'amour et de la proximité de Dieu, nous laissions Dieu Lui-même nous fixer les règles du jeu.
Aimer ses frères, c'est toujours une dépossession de soi-même. Il n'y a pas de véritable amour si, à un certain niveau de nous-même, on n'accepte pas d'être dépossédé de nous-mêmes. Par conséquent, c'est cela que le Christ veut dire : de même que Lui-même, pour aimer les hommes, pour manifester la splendeur de son amour au cœur du monde, s'est anéanti jusqu'à la mort de la croix, de la même façon, il faut que nous-mêmes nous acceptions que cela même que nous sommes, nous ne l'érigions plus comme une sorte de norme absolue de tout comportement et d'accueil de l'autre. Il faut que nous sachions progressivement, nous déposséder, nous dépouiller de nous-mêmes, pour nous laisser happer, saisir par le jeu de l'amour même de Dieu en nous. Alors, à ce moment-là, cet amour n'est pas contre nature. Il n'est pas quelque chose qui bouleverse les lois de la société, au sens de détruire la société, mais un principe nouveau qui trouve une unité nouvelle, un principe nouveau d'accueil et d'amour mutuel. C'est quelque chose qui ne vient pas des hommes, c'est quelque chose qui vient vraiment de Dieu.
Qu'en célébrant cette eucharistie qui est la source vivante de cet amour nouveau que Dieu introduit dans le cœur de chaque homme, par sa grâce, nous nous laissions vraiment convertir au fond de notre cœur et que nous demandions au Seigneur que ce soit Lui-même qui nous donne la mesure de l'amour, car comme le disait si admirablement saint Augustin : "Dans le cœur de Dieu, la mesure de l'amour, c'est d'aimer sans mesure".
AMEN