POURQUOI DES ÉVANGILES ?
Ep 4, 1-13 ; Mt 9, 9-13
(21 septembre 1984)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Billom : Saint Matthieu
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l'occasion de cette fête de saint Matthieu, je vous propose de méditer non pas sur la vie de saint Matthieu à partir de cet épisode qui est sans doute un souvenir personnel de l'évangéliste, mais sur ce que signifie un évangile, car nous fêtons aujourd'hui un évangéliste, un évangéliste qui une très profonde et très grande personnalité, d'ailleurs je crois que tous les quatre en ont une très grande, mais saint Matthieu a quelque chose de tout à fait spécial et caractéristique.
Je partirai d'une chose qui est maintenant un lieu commun mais qu'il est toujours bon de réentendre: c'est que les évangélistes n'ont pas eu l'intention de nous donner un journal de bord de leurs propres souvenirs. Non pas qu'ils aient voulu modifier, travestir ou mentir en ce qui concerne Jésus, mais leur premier souci n'était pas de nous raconter purement et simplement les faits : Voilà ce qui s'est passé le premier jour, puis le second jour, puis deux jours après, puis la semaine suivante. Cette lecture parfois un petit peu "historienne" au mauvais sens du terme, n'est pas exactement notre manière d'entrer dans les évangiles, car si les apôtres avaient simplement écrit des souvenirs, cela aurait voulu dire qu'ils vivaient uniquement dans cette nostalgie, dans ce bon temps où ils étaient avec Jésus. Ce n'est pas exclu qu'ils aient considéré que les trois années de ministère dans lesquelles ils ont accompagné Jésus pas à pas, jour après jour, représentent pour les évangélistes le moment le plus merveilleux de leur vie qui n'aurait d'équivalent que lorsqu'ils le reverraient, le contempleraient face à face lorsqu'ils seraient auprès de Lui dans son Royaume au-delà de la mort. Mais il ne me paraît pas tout à fait évident qu'en écrivant les évangiles les disciples avaient simplement pour but de se consoler en repensant à ces trois ans de vie avec Jésus. Et ceci est particulièrement manifeste chez saint Matthieu, comme d'ailleurs chez tous les autres. A aucun moment il n'y a de note de nostalgie, Au contraire, la manière même dont ils parlent du ministère de Jésus c'est quelque chose d'extrêmement actuel. C'est ce qui frappe dans les évangiles.
Si les évangiles sont la plupart du temps écrits au présent c'est parce que, au moment même où ils écrivent, pour les évangélistes, se superposent les deux images à la fois de ce qu'ils ont vécu avec Jésus et de ce qu'ils vivent maintenant. Non pas pour opposer l'une et l'autre, mais, ce qui est extraordinaire, c'est qu'ils voient les deux choses en même temps. Ils sont émerveillés de ce que, ayant vécu ce qu'ils ont vécu avec Jésus, ils le voient se prolonger, jour après jour, après la mort et la résurrection de Jésus. Voilà ce qui, pour eux, est étonnant. Et je dirais qu'il n'y a pas d'autre source, d'autre cause de l'écriture des évangiles. Il n'y a pas d'autre mémoire de l'Esprit Saint que celle-là, c'est-à-dire à la fois la mémoire vivante qui est en eux de ce contact avec le Christ, ils l'ont connu, ils l'ont touché de leurs mains, ils l'ont aimé, ils ont vu Jésus opérer des miracles, ils ont entendu Jésus prêcher, mais en même temps, au moment même ou dix ans, quinze ans, vingt ans plus tard, ils sont là à enseigner dans les communautés chrétiennes, quand ils enseignent ils ont l'impression que c'est presque la même chose. Quand ils parlent, ce n'est pas eux qui parlent, c'est Jésus qui parle à travers eux. Quand ils parlent des foules qui étaient autour de Jésus, ce qu'ils voient, ce sont les communautés chrétiennes qui s'accrochent à eux et qui leur demandent de leur parler de Jésus. Quand ils parlent des miracles, ils voient encore des signes qui sont opérés au milieu des communautés chrétiennes. Et ce qui est peut-être le plus étonnant, quand ils rapportent les paroles de Jésus, ils s'aperçoivent que ces paroles ont autant de force, autant de virulence, autant de vigueur quinze ans, vingt, trente ans après.
Voilà ce qui fait la véritable expérience de l'évangéliste. Ce qui fait un évangéliste comme évangéliste, ce n'est pas d'abord le métier d'historien. Ce qui fait l'évangéliste comme évangéliste, c'est que tout rempli de la présence du Christ tel qu'il l'a vu et touché, il s'émerveille de ce que cette présence du Christ soit encore aussi forte, aussi vivace, aussi féconde et aussi riche qu'aux jours ou il fréquentait Jésus.
C'est sans doute pour cela que les évangiles ont une telle puissance, encore aujourd'hui. Nous ne croyons pas assez à l'évangile. Nous n'y croyons pas assez comme les évangélistes ont été amenés et contraints à y croire. Ce qui est étonnant c'est que cette parole quand elle est lue encore aujourd'hui dans nos communautés chrétiennes, elle est encore une parole vivante du Christ vivant parmi nous. Voilà la leçon des évangélistes, la vraie leçon des évangélistes. C'est qu'au moment même où Jésus a dit ces paroles pour la première fois, quand ils s'en souvenaient quelques années plus tard, les évangélistes voyaient que c'était encore aussi fort et aussi puissant que lorsque le Christ l'avait dit. C'est pour cela qu'ils se sont donné la peine de l'écrire. C'est pour cela qu'ils n'auront pas cessé tout au long de leur existence, à travers les communautés chrétiennes, d'assumer leur fonction d'évangéliste, c'est-à-dire de proclamer la Parole de Dieu, c'est pour cela aussi que leur témoignage n'a pas cette espèce de note personnelle de Mémoires, telle qu'on pourrait l'attendre.
Quand on lit des Mémoires, que ce soit de Malraux ou de Mauriac, on sent très bien cette espèce de coloration très personnelle du regard de l'auteur sur l'évènement. Chez les évangélistes, il ne faut pas chercher d'abord cela. Ce n'est même pas le fait qu'ils ont eu envie de se raconter. C'est le fait qu'ils voyaient sans cesse, dans la plénitude de la présence de Jésus tel qu'ils l'avaient connu, ils voyaient qu'en réalité, cette présence était toujours aussi vigoureuse et aussi forte au cœur de l'Église.
C'est pour cela que lorsque Matthieu écrit son évangile, il ne raconte pas dans une sorte de pur ordre chronologique. Par exemple, il regroupe en un seul moment toutes les paraboles sur le Royaume. Pourquoi ? Jésus n'a sans doute pas eu tout d'un coup, pendant une semaine, tout un enseignement de paraboles sur le Royaume. Sans doute, plusieurs fois Jésus a dû revenir sur ce sujet. C'était une chose que les gens avaient beaucoup de mal à comprendre et cela a bien dû s'étaler sur toutes les années du ministère de Jésus, sans arrêt. Peut-être même qu'Il a répété plusieurs fois ces paraboles du Royaume selon les auditoires. Mais si Matthieu a tenu à les grouper toutes ensemble, c'est parce que, précisément, à un moment ou l'autre, Il a voulu dire à l'Église tout ce que Jésus a vécu pendant trois ans, tout ce qu'Il a annoncé sur le Royaume pendant trois ans, voilà nous le vivons aujourd'hui. Je vais essayer de vous redire, je vais essayer de ranimer au fond de votre cœur toute la puissance de la parole de Jésus sur le Royaume, pour que vous-mêmes, convertis dans votre cœur, vous réalisiez le Royaume. C'est un exemple parmi d'autres. Mais c'est, je crois le sens profond de la vocation de Matthieu, c'est le sens profond de la vocation de chacun des évangélistes de constater, de témoigner, émerveillés de la puissance de la Parole de Dieu telle qu'elle a jailli aux origines lorsque le Christ marchait sur les chemins de Galilée, de témoigner que cette même puissance continuait dans la communauté primitive.
Et c'est en ceci que les évangiles sont prophétiques. C'était proclamer, en même temps que, puisqu'elle avait été si forte et si vivante dans la première communauté chrétienne, il n'y avait pas de raison qu'elle ne soit plus vivante après. C'est cela le côté prophétique des évangiles, c'est qu'ils nous disent que cette Parole doit rester vivante aujourd'hui. C'est pourquoi lorsque nous fêtons un évangéliste, nous devons être ramenés à cette question fondamentale. Est-ce que nous-mêmes, lorsque nous accueillons dans notre cœur la Parole de Dieu, est-ce que nous allons véritablement rendre témoignage à cette Parole en montrant qu'elle est vivante aujourd'hui dans notre communauté chrétienne, en montrant que cette Parole construit notre communauté chrétienne, ou bien allons-nous être menteurs allons-nous être lâches devant les exigences de cette Parole, et d'une certaine manière, la rendre impuissante parce que nous n'aurons pas rendu témoignage à la vie qui est en elle, par la manière dont petit à petit nous nous laissons saisir par elle ?
Prions saint Matthieu, prions par l'intercession de tous les évangélistes, pour que le Christ ne cesse de répandre dans son Église la force et la vigueur de sa Parole afin que, par cette parole, nous soyons construits, nous aussi comme de véritables évangélistes, comme de véritables témoins qui proclament que la Parole que Jésus est venu semer il y a vingt siècles, est encore aussi vivante aujourd'hui pour le monde parce qu'elle est vraiment vivante dans notre cœur.
AMEN