VOUS AVEZ FERMÉ LA PORTE DU CIEL

Sg 4, 7-17 ; Mt 23, 13-22

(18 août 1984)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

C

 

es paroles du Christ à l'égard des pharisiens sont d'une grande violence : "Malheur à vous parce que vous avez fermé la porte du ciel. Vous-mêmes, certes, vous n'y entrez pas et vous empêchez d'y entrer ceux qui le voudraient."

A travers les pharisiens, ces paroles du Christ s'adressent peut-être aussi à nous-mêmes, nous qui souvent, non seulement n'entrons pas dans le Royaume des cieux parce que nous ne savons pas désirer ce Royaume, tourner notre cœur vers ce Royaume, être remplis par la passion et l'amour de ce Dieu qui siège dans ce Royaume et qui nous attire à Lui, non seulement nous nous détournons par indifférence, lâcheté ou tout autre forme d'égoïsme et de péché, mais encore, parce que nous sommes chrétiens, parce que nous sommes connus comme tels, parce que nous avons eu cette grâce et qu'elle est inscrite dans notre vie et que tout le monde le sait, notre indifférence, voire notre péché, scandalise les autres et les détourne eux aussi de chercher le Royaume. Ainsi s'il y a tant de gens autour de nous qui se détournent de Dieu, qui ne veulent pas faire partie de l'Église, qui ne se sentent pas attirés par cette communauté, cette communion de l'Église, c'est bien souvent par notre faute, parce que nous ne donnons pas envie aux autres d'être avec nous des amis de Dieu, parce que l'image des chrétiens que nous présentons n'est pas tellement enthousiasmante et ne les attire pas, ne répond, pas au désir profond de leur cœur, ne semble pas capable de combler leur âme et de faire le bonheur des hommes.

Il faudrait que, en voyant des chrétiens, tout le monde ait envie de devenir chrétiens. Il faudrait que le rayonnement, l'épanouissement, la joie profonde qui nous habite ou qui devrait nous habiter soit contagieuse. Et par-delà ce scandale explicite que souvent nous donnons par notre méchanceté, notre égoïsme, notre fragilité, notre médiocrité, il y a aussi un scandale plus secret, plus subtil mais qui n'en est pas moins efficace et qui relève, si je puis dire, de l'inverse de ce que nous appelons la communion des Saints. Même si les autres ne voient pas notre péché, même si notre péché ne fait de tort à personne, même si notre péché est purement secret, intérieur, et consommé dans la solitude et l'absence de témoin, même si notre péché est uniquement dans le fond de notre cœur, et il y a des quantités de fautes que nous commettons ainsi, même dans ce cas-là notre péché fait baisser le niveau d'amour de l'Église et de l'humanité tout entière. Et ce manque d'amour, par notre faute, peut être un déficit pour quelqu'un qui en avait un besoin urgent, parce qu'il lui fallait ce surcroît d'amour pour traverser l'épreuve ou la tentation à laquelle il était soumis.

C'est cela la communion des saints. Tout ce que nous faisons de bien ou de mal même si, apparemment, à vues humaines, techniquement, concrètement, cela n'intervient pas, n'interfère pas avec la vie des autres, tout ce que nous faisons de bien ou de mal, a un retentissement sur l'humanité tout entière, a un retentissement universel. Notre solidarité spirituelle les uns avec les autres est si profonde, si réelle que tous nos actes ont valeur, non seulement pour nous mais pour tous nos frères, en bien ou en mal. L'acte d'amour le plus secret, le plus modeste, accompli par quelqu'un qui ne se rend peut-être même pas compte de sa portée, cet acte d'amour peut aider à se sauver un inconnu, qui, à l'autre bout du monde, se trouve affronté au mal, à la tentation, à la torture et qui grâce à cet amour secret, venu mystérieusement d'ailleurs, trouvera la force de se relever, de se redresser et de se remettre en marche, et de parvenir jusqu'à Dieu et à son Royaume. Et, de la même manière, l'absence de cet acte d'amour, le déficit que notre fermeture produit dans l'ensemble de l'humanité, peut être le manque d'un besoin absolu, urgent qu'avait un inconnu pour survivre.

Nous devons bien comprendre que rien n'est banal, rien n'est indifférent dans notre vie, que même ce qui nous semble le plus secret a une importance universelle, et que nous sommes, à tout instant, responsables les uns des autres, chargés les uns des autres. Nous devons porter les fardeaux les uns des autres, même les fardeaux que nous ne connaissons pas et cela a peu d'importance. C'est comme cela que sainte Thérèse de l'Entant Jésus a pu être patronne des missions sans jamais sortir de son Carmel, parce que l'amour qu'elle a vécu, cet amour sacrificiel qui la consumait et dont elle est morte si jeune, allait au bout du monde pour sauver tant et tant de païens qui ne la connaissaient pas.

Nous devons savoir que le moindre de nos actes a un retentissement universel afin de leur donner toute leur signification et tout leur poids. Et malheur à nous si le monde meurt, si le monde a soif et ne trouve rien pour se désaltérer, alors que nous, nous connaissons la source d'eau vive, si nous n'y buvons pas pour nous-mêmes et si nous ne faisons pas rayonner cette source d'Eau vive. Ce sera notre faute si le monde n'est pas sauvé.

 

AMEN