DE QUI SERA-T-ELLE LA FEMME ?

Sg 2, 23-3,9 ; Mt 22, 23-33

(17 août 1984)

Homélie du Frère Michel MORIN

C

 

es Sadducéens de l'évangile veulent résoudre une question qu'ils se posent, un problème qu'ils ont et qui est grave, puisqu'il s'agit de l'avenir, de la vie éternelle, à partir de la loi de Moïse. La loi dit ceci, qu'en sera-t-il dans la vie éternelle, puisque, selon les prescriptions de la Loi, il n'est pas possible qu'une seule femme puisse un seul mari puisque, sur la terre, à cause de cette loi, elle en a eu sept ? Jésus leur répond catégoriquement : vous êtes tout à fait dans l'erreur et Il va aussitôt leur dire pourquoi : vous vous situez par rapport à une loi que vous voulez utiliser pour résoudre vos questions ou vos problèmes, vous êtes dans l'erreur parce qu'il s'agit désormais de se situer non pas par rapport à la Loi mais par rapport à l'Écriture et à la puissance de Dieu que vous méconnaissez.

Ceci est très important pour nous aujourd'hui dans notre vie chrétienne la plus quotidienne car nous sommes des chrétiens avec une multitude de questions et de questions parfois justes, même si nous ne savons pas très bien les poser. Nous vivons avec beaucoup de nœuds, de problèmes quant à notre propre vie chrétienne à travers ce que nous sommes et ce que nous vivons. Et souvent nous nous posons ces questions comme les Sadducéens, c'est-à-dire à partir d'une loi, à partir d'une morale, à partir d'un agir immédiat et il faudrait trouver tout de suite la réponse pour se sécuriser, pour être tranquille et nous aurions ainsi l'impression d'être vraiment chrétiens. Et Jésus nous dit comme à ces Sadducéens : si vous essayez de vivre votre foi chrétienne comme cela, vous êtes dans l'erreur et il n'est pas étonnant que vous n'arriviez pas à être chrétiens ou alors vous l'êtes de façon très personnelle, très individualiste et par trop moralisante ou psychologique.

La réponse de Jésus vaut pour chacun d'entre nous : il nous faut vivre notre vie chrétienne en fonction des Écritures et d'un Dieu vivant, un Dieu qui est le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, un Dieu qui a appelé des hommes et qui a été un Dieu de relation avec ces hommes, qui a voulu créer avec eux une relation dont la source et le terme est l'Alliance, c'est-à-dire un régime non plus de lois, non plus de questions : ou de réponses mais d'amour, une loi d'intériorité. Et le Christ le dit : "Je ne suis pas le Dieu des morts mais des vivants." Se situer par rapport à la loi, et uniquement par rapport à la loi, c'est vivre comme des morts. Et peut-être que dans le monde ou dans l'Église il y a plus de morts que de vivants.

Ce qui est vie pour nous, c'est Jésus-Christ, car c'est Lui qui est la Résurrection et la vie. Il le dit lui-même. Ce qui est vie pour nous, c'est l'Écriture, c'est la Parole vivante de Dieu et l'Écriture et le Christ ont la même identité puisque le Christ est le Verbe, c'est la Parole qui est faite chair, cette Parole qui nous est donnée par le moyen de la Bible, mais qui n'est pas un livre fait de papier ou de mots, mais qui est la présence même de Dieu qui nous parle dans cette Parole qui vient toujours s'incarner dans une chair de résurrection qui est l'eucharistie. Et nous nous situons nous-mêmes, vis-à-vis de l'Écriture comme vis-à-vis d'une loi, c'est-à-dire nous la traitons comme un objet qu'il nous faudrait utiliser, qu'il nous faudrait bien connaître dans toutes ses argumentations, dans toutes ses arguties pour essayer d'en extraire quelques pauvres réponses à nos grandes questions. Et quand nous faisons cela nous n'en tirons rien parce que nous ne pouvons pas tirer de l'Écriture ce qu'elle n'est pas, Elle n'est pas une boîte à questions, elle est une vie, et une vie ne fonctionne pas comme une interrogation avec ses réponses, cela fonctionne comme une relation avec quelqu'un de vivant. L'Écriture, la Bible, la Parole de Dieu n'est pas un recueil de réponses, c'est un chemin et un chemin ce n'est pas pour être étudié sur une carte, en tout cas pas uniquement, c'est fait pour y marcher, pour s'y affronter, pour le parcourir du début jusqu'à la fin, quelqu'en soient les obstacles. Lorsqu'on a confiance en celui qui nous l'a indiqué, nous marchons en sachant que nous arriverons grâce à Lui plus que grâce à nos forces, vers le but qui est justement de vivre comme des anges dans la résurrection avec le Christ.

La Bible est un chemin, c'est le chemin qu'est le Christ Lui-même : "Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie." Cela veut dire que dans notre vie chrétienne la plus quotidienne, avec toutes nos questions, toutes nos interrogations, tous nos problèmes, c'est en parcourant ce chemin que nous entrerons, insensiblement mais réellement dans les vraies réponses. Les vraies réponses ce sont celles qui nous viendrons de la vérité, la vérité de Dieu et pas la nôtre. En vivant ces questions, plus qu'en voulant les résoudre trop vite seuls, en vivant ces questions, en les approfondissant nous parcourons le chemin, et s'inscrit dans notre vie la réponse qui est la vie même de Dieu. Et c'est ainsi que de quelque chose qui serait une vie chrétienne un peu mensongère, parce qu'elle s'appuierait trop sur nous-mêmes, nous entrons dans la vérité et dans la vie parce que c'est cela que Dieu veut nous donner, à condition que nous marchions, à condition que nous avancions dans ce chemin.

Ainsi il ne faut pas nous situer vis-à-vis de la Parole de Dieu comme ces Sadducéens, en la prenant pour une chose extérieure à nous-mêmes. Mais cette Parole de Dieu, elle est intérieure. La vie de Dieu est en vous. C'est dans notre cœur que Dieu a mis son Esprit et qu'Il a inscrit son Nom, Et c'est là et là uniquement, qu'il faut le chercher et non pas dans des choses qui nous viendraient du dehors. Cette position vis-à-vis de l'Écriture et vis-à-vis de la Parole de Dieu est la seule vraie, est la seule souhaitable pour chacun d'entre nous, car c'est uniquement ainsi que nous pourrons vivre de cette Parole comme d'une source qui nous donne l'énergie pour marcher sur ce chemin, ce chemin qui est notre vie, mais ce chemin sur lequel nous avons à découvrir le chemin même de Dieu puisqu'Il marche avec nous.

Il faut donc entrer dans cette Parole de Dieu, la parcourir de façon éveillée, c'est-à-dire vivante, et non en rêve ou en illusion, et de façon émerveillée parce que c'est là que Dieu se révèle à nous, qu'Il nous révèle à nous-mêmes, et, dans cette double révélation, petit à petit, nous avançons vers la Résurrection, et là, il y a un certain nombre de questions qui nous apparaîtrons très succinctes, très petites et inutiles, parce qu'à ce moment-là nous entrons vraiment dans la vérité de Dieu et dans sa vie.

Et je crois que le livre de la Sagesse que nous lisions tout à l'heure, lorsqu'il proclame que "les âmes des justes sont dans la main de Dieu" ce n'est pas seulement une vérité d'au-delà de la mort, c'est déjà la vérité que nous avons à vivre aujourd'hui, car par sa Parole, Dieu nous prend par la main, sur ce chemin, pour nous y guider Lui-même. Et déjà. s'accomplit en nous le dernier verset du texte de la Sagesse : "Ceux qui mettent en Lui leur confiance comprendront la Vérité, ceux qui sont fidèles demeureront auprès de Lui dans l'amour, car ses élus trouvent grâce et miséricorde."

Que cette eucharistie, où le Christ se donne comme la Parole vivante de Dieu, comme la chair ressuscitée, soit vraiment, pour aujourd'hui, le chemin que nous allons parcourir quels que soient nos problèmes, quelles que soient nos questions. Après tout cela est beaucoup moins important que la présence du Dieu vivant au cœur même de tout cela.

 

AMEN