COMPRENNE QUI POURRA !
Sg 1, 1-2+6-7 ; Mt 19, 1-12
(9 août 1984)
Homélie du Frère Michel MORIN
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omprenne qui pourra !" cela veut dire, en définitive, que l'on ne peut pas comprendre seul les mystères du Royaume de Dieu puisque c'est bien de cela qu'il s'agit dans cette courte discussion entre Jésus et les pharisiens d'une part, puis entre Jésus et ses apôtres d'autre part.
C'est d'ailleurs ce qui était annoncé dans les quelques versets du livre de la Sagesse que nous avons lus en première lecture : "L'Esprit du Seigneur remplit l'univers et c'est Lui qui tient unies toutes choses et a connaissance de chaque mot." Ces paroles que le Christ vient de donner à propos de l'unité profonde, du lien entre l'homme et la femme, ou à propos de ce célibat volontaire pour le Royaume des cieux, ces mots ne peuvent être compris non pas à travers ce que nous révèlent la chair et le sang, c'est-à-dire les choses humaines de la vie, mais par ce que nous dit l'Esprit du Seigneur qui remplit toutes choses, c'est-à-dire qui donne son sens à toute réalité de la terre. C'est Lui qui a la connaissance profonde, intime et définitive de chaque mot, et c'est Lui qui tient uni chacun de ces mots, chacune de ces réalités avec leur principe essentiel qui est la présence de Dieu au milieu de nous et qui est notre attirance, par Dieu, vers le Royaume.
Ainsi, ce n'est pas uniquement au niveau des réalités humaines, sociales ou affectives qu'il faut comprendre ces quelques paroles de Jésus, mais dans l'éclairage intérieur, dans l'éclairage théologique de l'Esprit Saint. "Il ne faut pas que l'homme sépare ce que Dieu a uni !" Cela s'applique, bien sur, au couple d'Adam et d'Eve que Dieu a formé lui-même, et c'est Lui qui a donné l'un à l'autre, et c'est Lui qui, dans ce lien profond de l'un et de l'autre, a promis la fécondité, la fécondité charnelle et la fécondité spirituelle.
Vous le savez, les époux chrétiens sont le signe visible, même s'ils ne sont pas parfaits, de cette réalité profonde, qui elle est parfaite, de l'union du Christ et de son Église, dans la chair du Christ et dans la chair de l'Église. Ce don du Christ qu'Il a fait Lui-même, au jour de sa mort, lorsque son côté fut ouvert afin que naisse son épouse qui est l'Église et qu'elle vive dans ce don incessant de la grâce, de la grâce baptismale sans cesse renouvelée dans la grâce de l'eucharistie, c'est-à-dire la présence permanente de la Pâque du Christ, non pas comme un événement passé dont on se souvient, mais comme l'événement qui nous fait vivre chaque jour de notre vie. Et cela l'homme ne peut pas le séparer parce que c'est une réalité de l'Esprit.
De même, à propos du célibat, à propos de ceux qui "se font eunuques pour le Royaume de Dieu", c'est-à-dire de ceux qui ne se marient pas selon l'ordre du monde, et qui donc ne portent pas dans leur vie, dans leur chair, dans la visibilité de ce qu'ils sont, ce signe de l'amour du Christ et de l'Église, ceux-là vivent la même réalité, mais avec une autre signification. "Ils se sont rendus tels à cause du Royaume des cieux." Ce Royaume des cieux, contrairement à l'Église, n'est pas encore la réalité permanente, la réalité actuelle que nous vivons. C'est "l'espérance de la gloire qui est en nous" comme le dit l'apôtre, c'est ce que l'Église est appelée à devenir lorsqu'elle entrera dans sa propre Pâque, lorsque l'humanité tout entière traversera dans la mort, la Pâque même du Christ pour entrer dans le Royaume. Nous ne sommes aujourd'hui que l'annonce de ce Royaume, nous sommes en route vers ce Royaume qui sera totalement accompli dans le règne même de Dieu, dans la Jérusalem éternelle. Et ceux qui sont célibataires à cause du Royaume de Dieu, dans la vie religieuse, dans la vie consacrée, d'une façon ou d'une autre, ne sont pas le signe d'une réalité présente (comme le mariage est le signe de la réalité présente du don incessant de l'amour du Christ pour son Église) mais ils sont le signe d'une réalité "à venir", cette réalité qui est celle que l'humanité tout entière, homme et femme d'ailleurs, doit un jour connaître par son entrée dans le Royaume des cieux.
Ainsi il ne faut pas, dans l'Église, opposer les gens mariés et ceux qui ne le sont pas. Ils sont tous unis, chacun dans des circonstances particulières, au même Royaume, les premiers annonçant déjà que, dans le don du Christ pour son Église, nous sommes en marche vers le Royaume, et les seconds annonçant que ce Royaume nous sera effectivement donné et qu'il vaut la peine que toute notre vie soit orientée vers lui, quelles que soient les conditions humaines, les conditions sociales et les circonstances de notre vie.
Que cette eucharistie, dans laquelle nous allons être unis à la chair du Christ, dans laquelle nous sont déjà données ces arrhes du Royaume de Dieu, que cette eucharistie puisse nous faire comprendre ces quelques paroles dans la force même, dans la lumière de l'Esprit Saint qui unit toutes choses, car l'humanité, dans l'Église, est unie à Dieu et cette union-là, personne non plus ne peut la séparer. Que cette eucharistie, que cette Parole de Dieu approfondisse en nous ce sens de l'unité de chacun d'entre nous au corps du Christ qui nous est donné et que nous contemplerons un jour dans la béatitude du Royaume des cieux.
AMEN