LE SCANDALE

Jl 4, 15-17 ; Mt 18, 1-10

(2 août 1984)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Avdat : Meule

G

 

ardez-vous de scandaliser aucun de ces petits. Il est inévitable qu'il y ait des scandales, mais malheur à l'homme par qui le scandale arrive !" Scandale est un mot familier à notre vocabulaire. Les journaux en parlent sans cesse, le Canard enchaîné en fait son pain quotidien, il y a le scandale des ballets roses, le scandale des avions renifleurs, mais dans le vocabulaire de l'évangile le mot scandale a un sens bien précis. Il désigne le caillou qui se trouve sur le chemin et qui fait trébucher celui qui marche sur ce chemin, en particulier c'est le piège que l'on met sur les pas de l'aveugle et qui le fait tomber.

Donc, le scandale c'est ce qui est occasion de péché pour autrui Alors quand l'objet du scandale est lui-même un péché, le problème est assez simple : puisque nous ne devons pas pécher nous-mêmes, à plus forte raison, par notre péché, n'induisons pas les autres à pécher à leur tour. Ne soyons pas pour les autres une occasion de tentation, une occasion de chute qui puisse les entraîner, à notre suite, dans le mal. Mais là où le problème est plus délicat, c'est quand le scandale, l'occasion de péché ne vient pas d'une action mauvaise que nous commettrions, mais d'une action qui, en soi, est bonne mais qui peut être mal interprétée par l'autre et devenir occasion de péché.

Saint Paul a abordé cette question dans la première épître aux Corinthiens, à propos des viandes immolées aux idoles. A son époque, le culte païen partout répandu, offrait en sacrifice des victimes animales aux idoles, aux faux dieux. Et manger des viandes ainsi offertes en sacrifice à ces faux dieux était un acte de culte et manifestait une communion spirituelle, religieuse avec les faux dieux. Saint Paul dit : "Je sais bien que les idoles ne sont rien, qu'elles n'existent pas, qu'elles n'ont même pas de substance et de contenu puisque ce sont de faux dieux, et que par conséquent, les viandes immolées aux idoles sont des viandes ordinaires dans lesquelles il n'y a rien de particulier. Mais si sachant que les idoles ne sont rien, je peux manger des viandes immolées aux idoles, cela risque d'être un obstacle, une occasion de péché pour un de mes frères qui, peut-être moins éclairé ou n'ayant pas assez réfléchi ou ayant un certain nombre de préjugés, pensera qu'en mangeant cette viande immolée aux idoles, j'accomplis un acte de culte païen. Et donc, moi qui suis chrétien, je me prostitue spirituellement à la religion païenne." Voilà donc un acte en soi indiffère qui peut devenir mauvais parce qu'il peut être occasion de faute pour autrui. Cela peut arriver souvent dans notre vie. Nous pouvons poser des actes qui ne sont pas mauvais, qui sont indifférents, voire même bons, mais qui peuvent être l'occasion d'une fausse interprétation chez tel ou tel qui nous regarde et qui, ainsi, sera induit à un jugement faux, peut-être à une tentation, et en tout cas à un trouble intérieur, voire à un péché, qu'il s'agisse de l'imitation de cet acte qu'il a cru mauvais, que nous avons commis et qu'il commettra lui-même avec une mauvaise intention, et qui sera réellement mauvais, ou qu'il s'agisse seulement de ce jugement négatif qu'il portera sur notre action et qui sera déjà, en lui un péché, Dans les deux cas, nous aurons été occasion, et donc complice, donc cause de ce péché qu'aura commis notre frère. Et saint Paul dit : "Je préférerais ne plus manger de viande de toute ma vie plutôt que d'être occasion de péché, de scandale pour un de mes frères." Nous devons donc être très attentifs à ce retentissement de nos actes chez les autres.

Mais les choses se compliquent encore un peu parce que s'il suffisait de s'abstenir en toute matière douteuse, pour être sur de ne pas scandaliser les autres ce serait peut-être un peu ascétique, mais relativement simple comme ligne de conduite. Là où les choses sont un peu plus délicates c'est que, quelquefois, la fausse interprétation que notre frère va donner à telle ou telle de nos actions est mauvaise en lui. Il n'est pas bon que notre frère reste dans cette interprétation et il est peut-être nécessaire de l'éclairer, de lui faire comprendre, pour reprendre l'exemple de saint Paul lui-même s'il est tout à fait anachronique, que les idoles n'existent pas, qu'elles ne sont rien et que les observances rigoureuses et méticuleuses de toutes ces pseudo-liturgies sont fausses et ne doivent pas peser sur nos épaules. Saint Paul lui-même, quand il s’agissait de la circoncision des païens qui se convertissaient au christianisme n’a pas hésité à scandaliser les juifs qui voulaient circoncire les nouveaux convertis. Là, il était nécessaire de mettre au clair le problème et d’affirmer la vérité, au risque de scandaliser tel ou tel judéo-chrétien.

C'est donc là que les choses deviennent plus complexes parce qu'on ne peut pas simplement s'abstenir pour éviter de scandaliser, mais il faut mettre les choses au point. Ici le problème fondamental est celui de l'amour. Si nous aimons nos frères, nous ne devons pas vouloir qu'ils tombent dans le mal, ni même qu'ils soient troublés ou inquiétés. Mais nous ne pouvons pas vouloir qu'ils restent dans l'ignorance, dans je ne sais quelle attitude superstitieuse qui, à la longue pourrait être malsaine. Il faudra donc agir, non pas selon notre fantaisie, ni même selon l'affirmation personnelle de notre vérité, mais agir toujours en pensant de façon efficace au contre-coup possible de notre action dans le cœur de notre frère. Et si nous voyons qu'il est possible d'éclairer nos frères, même si c'est difficile, même si cela demande des efforts, même si cela risque d'être délicat comme mise au point, nous ne devons pas reculer. Mais si par contre, nous comprenons que les circonstances ne sont pas favorables, que nous n'aurons pas le temps ni la possibilité, que la patience de notre frère ne sera pas assez grande pour nous écouter, et que, par conséquent, nous allons par notre action en soi légitime, ne pas l'éclairer et pour le moins frapper un coup d'épée dans l'eau, ou peut-être même pire, attiser en lui le trouble, voire une animosité, alors nous ne devons pas agir selon cette vérité, peut-être finalement secondaire qui de toute façon ne passerait pas la rampe et qui n'atteindrait pas le cœur de notre frère.

Il est donc nécessaire quand nous croyons, de façon légitime et éclairée, que telle ou telle manière de faire est vraie, ne la pratiquer que si elle peut être comprise, que si le contact peut passer entre notre cœur et le cœur de notre frère. Et cela seul notre affection, notre amour peut nous permettre de le sentir de le découvrir et de savoir si nous pouvons en toute conscience et tranquillité de cœur agir de telle ou telle manière, en prenant le temps d'expliquer pour que le scandale n'ait pas lieu.

Et puis, Jésus nous le dit : "Il est inévitable que le scandale arrive !" Nous ne pourrons pas toujours tout prévoir, nous ne pourrons pas toujours faire attention à tous les cas. Il y a un moment où nous ne pouvons pas nous tenir responsables car il ne faudrait pas non plus tomber dans un scrupule paralysant si telle ou telle personne pour laquelle nous n'avons pas prévu la situation, se trouve malgré nos efforts, scandalisée, Le Seigneur, à ce moment-là se servira de nous ou d'un autre pour l'éclairer ou réparer le mal qui a été fait ainsi. Mais je crois qu'Il est important que nous nous sachions ainsi très profondément solidaires les uns des autres et que notre charité, au service de la vérité, soit toujours au premier plan de notre intention.

 

AMEN