LA PRUDENCE

Ep 6, 10-17 ; Mt 10, 1-16

(14 juillet 1984)

Homélie du Frère Michel MORIN

A

 

ceux qui vont composer la tête de l'Église, quant à la mission d'annonce du Royaume des cieux, l'évangéliste Matthieu nous rapporte ce que Jésus donne comme programme de gouvernement. Il leur dit, à la fin : "Soyez prudents comme les serpents et simples, candides comme les colombes." Je voudrais m'attarder un peu sur la première de ces qualités, la prudence.

Il est évident que la prudence est la première qualité pour un gouvernement. Je voudrais que nous l'appliquions ce matin au gouvernement de notre propre vie personnelle, bien que cette prudence doive s'appliquer, et de façon insistante, aux gouvernements des hommes, au gouvernement des choses, à quelque niveau que ce soit.

La prudence ce n'est pas de l'hésitation. Ce n'est pas une disposition intérieure, une sorte de trait de caractère que les uns auraient ou que les autres n'auraient pas. C'est quelque chose de beaucoup plus profond qui, dans le langage et dans la perspective de la foi, n'est pas d'abord d'ordre psychologique et ne tient pas du caractère. Pour nous, chrétiens, comme pour tout homme, mais nous, nous le savons et nous essayons d'en vivre, le but ultime de notre vie, dès aujourd'hui, c'est la connaissance de Dieu dans son mystère, tel qu'Il s'est révélé, au long de l'Écriture et de la tradition. C'est cette connaissance de Dieu que nous devons, petit à petit, pas d'abord acquérir mais recevoir. C'est la découverte que Dieu est Un, qu'Il est maître du monde et de l'histoire, qu'Il est notre Créateur et qu'en Lui repose toute vérité de ce monde, de l'histoire et de chacun d'entre nous. Dieu est notre fin ultime. Il est l'objet de notre désir, de tous nos désirs. Il est Celui qui doit, petit à petit, nous combler à travers tous les aspects de notre propre vie.

Cette manifestation de Dieu, nous devons la recevoir, nous devons, petit à petit, harmoniser notre vie à ce qu'elle est, pour que notre vie puisse ressembler à la sienne, puisse prendre le chemin de son cœur, puisse lui rendre toute la louange qui lui est due, jusqu'au jour où, par le fait de sa grâce, à travers la circonstance de notre mort, nous pourrons entrer dans la connaissance définitive, dans la connaissance totale, dans la connaissance éblouissante de son mystère, de sa vérité, de la totalité de ce qu'Il est. Mais, pour parvenir à cette connaissance, même si nous n'en avons pas l'initiative première et ultime, nous devons y collaborer. Et nous avons en nous un certain nombre de dispositions pour collaborer à cette oeuvre du salut, de la connaissance de Dieu. C'est ce que, dans la théologie-morale, nous appelons les vertus, les vertus cardinales : la force, la tempérance, la justice et la prudence.

Dans l'Ancien Testament, il y a déjà, de façon extrêmement forte, extrêmement belle et précise, une première approche, d'ailleurs profonde, de la prudence, cela s'appelle la Sagesse. Cette sagesse du cœur de l'homme qui est toute disponibilité, toute ouverture dans la droiture de son cœur, de son intelligence, à la Parole de Dieu cette Parole que Dieu donne, manifeste à travers les événements de la vie personnelle ou sociale, à travers la parole des prophètes, à travers la prière, à travers le murmure des psaumes. Le Sage, c'est celui qui n'a pas d'autre préoccupation que de recevoir dans son cœur tout ce que Dieu lui dit, pour le contempler, pour s'en réjouir et également pour en vivre. La Parole de Dieu est vivante, la Parole de Dieu est féconde en elle-même, mais nous devons aussi ouvrir tout le terrain de notre vie pour que cette Parole de Dieu descendant en nous puisse féconder cette connaissance, cette amitié et, petit à petit, ce salut qui vient de Dieu.

Cette sagesse est une notion extrêmement riche qu'il nous faudrait d'ailleurs découvrir plus profondément en lisant quotidiennement cette Parole de Dieu. Aujourd'hui dans notre vocabulaire plus moderne, nous avons un autre mot qui n'est pas meilleur, qui est même beaucoup plus équivoque et plus large, celui de la conscience que nous ont légué le seizième et le dix-septième siècles. Cette conscience dont on parle d'ailleurs beaucoup sans savoir trop ce qu'elle est, cette conscience dans laquelle on met beaucoup de choses et qui est un petit peu actuellement ce nœud de vipères ou ce panier à crabes dans lequel la connaissance psychologique met tout ce qu'il y a de profond, d'inconnu, de mystérieux, de nocturne, dans le cœur de l'homme. Mais nous employons facilement ces expressions de conscience morale ou de conscience droite dans lesquelles est incluse cette sagesse et, pour nous chrétiens, cette vertu de prudence.

Alors cette prudence, quelle est-elle ? Elle est notre désir, elle est la disposition de notre cœur à connaître le mystère de Dieu. Cette disposition, c'est quelque chose qui se cultive. Ce n'est pas une donnée en soi, que nous aurions, que nous n'aurions pas ou que nous aurions de façon moindre que les autres, ou davantage. C'est quelque chose qui se cultive en nous, c'est cette attirance profonde, c'est ce désir de connaître Celui qui est notre but, Celui qui est notre fin ultime, Celui qui nous façonne, Celui qui est la vie, le mouvement de notre être, Celui qui est toute la raison de notre vie, Celui par qui nous existons, Celui qui est notre tout, Celui sans qui nous ne pouvons rien faire parce qu'Il est à l'origine de toute chose. La prudence c'est cette disposition de notre cœur, de notre intelligence, de notre volonté, à connaître le mystère de Dieu, tel qu'il nous est donné, puis à l'accueillir dans notre vie pour qu'il se réalise, à travers chaque évènement, chaque disposition, chaque détour, dans tous les mouvements de notre cœur et de notre vie. C'est cette vertu qui est au service de la connaissance de Dieu et qui nous permet, petit à petit, de laisser s'imprégner, grandir et fructifier en nous tout le mystère de l'amour et de la charité de Dieu. La prudence c'est un acte de notre propre être, de notre propre vie, qui nous permet de connaître et, petit à petit, de nous mettre en harmonie avec cette connaissance de Dieu. Il ne s'agit donc pas de quelque chose de psychologique ou de purement humain, mais de cette disposition profonde, que Dieu Lui-même vient mettre en notre cœur, mais que nous devons développer petit à petit, pour que le mystère de Dieu s'accomplisse en nous. Souvent, vous dites quand vous rencontrez un prêtre : "Je ne sais pas comment faire. Donnez-moi un conseil. Aidez-moi à voir clair. Aidez-moi à réaliser ce que Dieu me demande." Et bien toutes ces questions que vous vous posez recourent à la prudence. C'est que nous avons besoin, dans notre vie chrétienne, de la lumière de l'évangile, de l'ana­lyse de ce que nous vivons, des enjeux qui sont dans notre propre vie. Nous avons besoin de cette prudence pour regarder ce que nous vivons, pour juger ce que nous avons à faire ou à ne pas faire, en fonction non pas de nos possibilités, de nos désirs ou de nos capa­cités, mais en fonction de l'appel de Dieu et en fonc­tion de cette-perfection à laquelle, les uns et les au­tres, nous sommes appelés et qui doit se réaliser en nous.

Cette activité de la prudence est une chose très importante dans notre vie quotidienne, dans les moindres détails, dans tous les choix de notre vie, pas simplement dans les options fondamentales que nous prenons au début de notre vie et que nous ne cessons de renouveler. La prudence c'est comme un outil mis à notre disposition pour discerner, comme avec un scalpel le mieux aiguisé possible, ce que nous avons à vivre, ce que nous avons à répondre de l'appel de Dieu pour que le mystère de Dieu s'accomplisse en nous.

Il y a des péchés qui sont le manque de prudence dans notre vie : tout ce qui est hésitation, fausse hésitation, tout ce qui est ralentissement, toutes ces fois où nous refusons la lumière de l'évangile, toutes les fois où nous jouons à cache-cache avec l'exigence de l'évangile que nous connaissons mais que nous ne voulons pas recevoir parce qu'elle est justement trop difficile à vivre et que nous n'avons pas envie, après tout, de nous dépouiller d'un certain nombre de choses auxquelles nous tenons, tout en sachant qu'il faudra bien un jour s'en détacher, tout ce qui est de cet aspect un petit peu retors de notre cœur, ces astuces, et nous ne manquons pas d'imagination pour détourner la Parole de Dieu avec tout ce qu'elle a de profond, de cuisant ou d'aigu, pour qu'elle ne nous touche pas trop ou qu'elle n'opère pas trop en nous son œuvre de purification et de salut. Tout cela sont des péchés contre la prudence. C'est parce que nous nous cachons la connaissance du mystère de Dieu, et surtout que nous ne voulons pas qu'elle s'accomplisse en nous parce qu'elle est très exigeante, très profonde.

Demandons que cette parole de l'évangile s'accomplisse en nous, que cette prudence que le Christ nous demande soit vraiment pour nous un service, un moyen que nous avons à notre disposition pour nous ouvrir au mystère de Dieu et pour le laisser s'accomplir en nous comme Dieu le veut, même si c'est parfois difficile. Il faut absolument que notre vie, dans notre affectivité, dans notre intelligence, dans ses options fondamentales soit en harmonisation avec le mystère de Dieu. C'est comme cela que se fait, petit à petit, notre ressemblance avec Dieu. Qu'Il vienne réveiller en nous cette capacité, ce service de la prudence qui est le chemin vers la contemplation de Dieu.

 

AMEN