CROYEZ-VOUS QUE JE PUISSE FAIRE CELA ?
Ep 6, 1-9 ; Mt 9, 27-38
(13 juillet 1984)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Mystra : Guérison d'un aveugle
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n interprète très souvent cet épisode de la guérison des deux aveugles d'une façon qui me paraît un peu étrange. En effet, le Christ met assez rudement à l'épreuve ces deux hommes qui s'approchent de Lui en leur disant d'abord : "Croyez-vous que je puisse faire cela ?", puis, lorsqu'Il les a guéris, Il les rudoie en leur disant : "Prenez garde que personne ne le sache !", comme s'Il empêchait ces deux hommes, qui viennent de voir la lumière, de proclamer leur joie pour les bienfaits dont ils ont été les témoins. Et généralement on dit que le Christ a été sévère et rude, à ce moment-là, parce qu'on l'a appelé "Fils de David", c'est-à-dire que ce serait un titre messianique de signification un peu politique. C'est faire appel à cette notion du descendant de David qui viendrait régner sur Israël et lui donner une position supérieure parmi les autres nations. C'est possible !
Cependant il me semble qu'il y a autre chose de plus riche et de plus profond dans le titre Fils de David, et qui explique peut-être mieux le comportement un peu rude de Jésus. "Fils de David", c'est manifester la royauté donnée par Dieu (David a toujours été l'élu de Dieu), dans la fragilité de la chair. David est un homme. Il a été un pécheur. Sa lignée a été une lignée humaine, toujours marquée par la grâce et l'élection du Seigneur, mais aussi sans cesse marquée par tous les contre-coups, les événements, les duretés de l'histoire, et aussi leurs propres péchés.
Je crois que lorsque le Christ était appelé, invoqué ou interpellée comme "Fils de David", c'était d'une certaine manière l'une des confessions : du mystère du Christ qui pouvait peut-être le plus Le toucher, car c'était dire, de façon extrêmement profonde, comment l'accomplissement de la royauté de Dieu sur la terre se faisait par cette chair humaine de Jésus qui, même si elle était la chair d'un homme parfait, n'en était pas moins une chair humaine avec toute son exposition à la violence des autres hommes, avec toute sa fragilité profonde, le fait d'être exposé à la mort et aux outrages.
C'est pourquoi je pense que le Christ est profondément bouleversé par l'interpellation des deux aveugles. Eux qui ne voient pas, ils ont pourtant deviné que la splendeur du Royaume de Dieu se manifestait dans la fragilité de cette chair humaine de Jésus qu'ils ne voyaient pas encore mais dont ils pressentaient qu'elle pouvait être vraiment, pour eux, source du salut. C'est pourquoi je crois que Jésus, à ce moment-là, ne peut s'adresser à ces aveugles qu'avec une sorte de rudesse. C'est comme s'Il leur disait : "Je sens en ma chair la souffrance qui accable votre propre chair. Je sens en Moi tout ce qui peut abîmer l'homme, tout ce qui peut le rendre aveugle au mystère de Dieu. Je sens à quel point la création est quelque chose de fragile sitôt qu'elle est blessée, abîmée, exposée au mal". Et c'est pourquoi le Christ veut d'abord les affermir dans leur foi : "Croyez-vous que je puisse faire cela ?" Est-ce que vous croyez vraiment que ma chair d'enfant, de fils de David, est le moyen, le canal privilégié du salut pour tous les hommes ?
C'est pourquoi cet épisode nous concerne, au plus intime de notre vie de relation avec le Seigneur. Nous aussi, nous sommes comme les aveugles. A la fois, nous ne voyons pas, et cependant nous pressentons à quel point tout ce qui nous vient de Dieu nous vient par la chair de Jésus-Christ, mort et ressuscité. Mais encore faut-il qu'à chaque moment, le Seigneur nous remette devant cette exigence et devant cette question :"Croyez-vous que je puisse faire cela?" Frères et sœurs, croyons-nous encore, aujourd'hui, que tout ce qui arrive de bien dans le monde, toute grâce donnée par Dieu nous est donnée par l'humanité du Christ, mort et ressuscité pour nous? C'est cette foi-là qui est l'unique foi chrétienne. C'est cette foi-là qui, seule, peut véritablement nous ouvrir les yeux sur le mystère de Dieu. Et alors notre guérison ne sera pas simplement, si je puis dire, que nos yeux s'ouvrent, mais notre guérison ce sera que, d'une certaine manière, mystérieusement, le regard du Christ va s'identifier avec notre propre regard, et alors, nous le verrons tel qu'Il est.
AMEN