IL Y AURA DES DIVISIONS
Ap 11, 15-12,6 ; Mt 24, 1-14
(17 novembre 1983)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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ous continuons la lecture de l'Apocalypse et celle du discours eschatologique du Christ, à quelques jours de sa passion. Je voudrais insister surtout aujourd'hui non sur les guerres des nations qui se dressent contre les nations, mais sur un autre signe de la préparation, peut-être à très longue échéance, de la fin du monde, qui est la venue des faux-prophètes.
Venue des faux-prophètes nous dit le Christ ou de faux Christs, ailleurs saint Jean parlera de l'Antéchrist. Venue de gens qui diront : "C'est moi le Christ", qui feront des prodiges et qui séduiront le grand nombre. Et à cause de cela, nous dit le Christ, il y aura des haines intestines et des luttes fratricides à l'intérieur de la communauté des croyants, de la communauté des disciples du Christ. Et à cause de cela la charité d'un grand nombre se refroidira. Il y a là un aspect extrêmement terrible de l'histoire du monde car ces signes, pas plus que les guerres, pas plus que les famines, ne sont réservés à l'ultime moment qui précède la fin du monde. Nous sommes dans les "derniers temps" et toute l'histoire du monde, dans la mesure où elle s'achemine tout à la fois vers l'usure de ce monde et vers l'avènement du monde nouveau, toute l'histoire de ce monde c'est "les derniers temps". Il y a eu, il y a et il y aura encore des guerres et des famines. Et de même il y a aussi ces luttes intestines et fratricides, cette division de la communauté chrétienne. Tout au long de l'histoire de l'Église, il y a eu ainsi des divisions entre les chrétiens.
C'est un des scandales majeurs de la vie de l'Église que ce dont Jésus avait demandé au Père qu'ils soient un, du même amour et de la même unité qu'il y a entre le Père et le Fils, que ceux-là pour qui Jésus avait prié se soient perpétuellement divisés. Eux qui devaient témoigner, aux yeux du monde, annoncer cet évangile jusqu'aux confins de la terre, en manifestant l'amour du Christ, manifestent, avant tout, leurs divisions, leur manque d'amour. Il y a toujours eu des divisions, des hérésies, des schismes dans l'Église. Déjà, au premier et au deuxième siècle, nous connaissons par l'histoire, ces divisions dans l'Eglise. Nous sommes plus sensibles à cette double grande division, l'une qui s'est produite à la fin du Moyen-Age entre l'Orient et l'Occident, ce schisme qui sépare l'Église orthodoxe de l'Église catholique romaine, et cette autre division que la Réforme a introduite au seizième siècle, ruinant ainsi, en Occident, l'unité de l'Église. Nous sommes sensibles aussi, aujourd'hui à ces divisions qui minent notre propre communauté catholique, entre ceux qu'on appelle les progressistes parce qu'ils pactisent trop avec les valeurs mondaines, avec les idées à la mode, et ceux qu'on appelle intégristes parce qu'ils se cramponnent à des symboles du passé comme tels. Nous souffrons de ces divisions. Mais est-ce que nous sommes conscients que nous sommes, nous aussi, pour notre part, responsables de ces divisions ? Non pas peut-être parce que nous avons adhéré à telle ou telle prise de position intégriste ou progressiste, mais parce que l'amour s'est refroidi dans notre cœur, parce que nous ne vivons pas assez intensément de l'amour fraternel qui est la même chose que l'amour que nous avons pour Dieu et que l'amour que Dieu a pour nous qui est la source de tout amour.
Nous ne recevons pas assez dans notre cœur l'amour de Dieu pour le répandre à notre tour, à l'entour de nous-mêmes. Nous ne savons pas assez vivre de l'amour de nos frères, non pas simplement pour éviter de façon immédiate et directe les divisions ou les oppositions, mais d'abord, bien avant pour les aimer passionnément. Car si les divisions se font jour dans l'Église c'est parce que les chrétiens ne s'aiment pas d'une vraie passion divine. Si nous étions réellement passionnés les uns pour les autres, si nous avions dans notre cœur cette flamme qui était dans le cœur du Christ, qui est encore dans le cœur du Christ pour chacun d'entre nous, nous ne serions pas si facilement tentés de rompre la communion pour telle ou telle idée, pour telle ou telle prise de position. Nous essaierions non seulement de nous comprendre mais de nous parler, voire de nous reprendre, voire de dire à notre frère qu'il a tort, mais le dire à partir de l'amour manifesté que nous avons pour lui. Ce grand péché, ce refroidissement de l'amour c'est l'indifférence que nous avons les uns pour les autres et c'est extrêmement grave.
Une communauté chrétienne, ça devrait se voir du premier coup d'œil à l'unanimité, à l'enthousiasme, à l'affection visible que les chrétiens ont les uns pour les autres. Souvenez-vous que c'est cela le grand signe que le Christ avait donné : "On vous reconnaîtra pour mes disciples à l'amour que vous aurez les uns pour les autres". Et les premiers chrétiens convertissaient les autres parce qu'on disait : "Voyez comme ils s'aiment !" Alors, il est évident qu'il y a peu de chances que les gens se convertissent en nous regardant, parce que nous n'avons pas tellement l'air de nous aimer, parce que, au fond, nous ne nous aimons pas assez. Nous ne sommes pas assez intéressés les uns aux autres. Nous ne nous regardons pas avec un œil attentif, avec un œil plein de désir de compréhension, de désir de connaître ce qui se passe dans la vie de l'autre, non pas par indiscrétion, mais par tendresse, par intérêt. Nous sommes très enfermés dans nos propres problèmes, très enfermés dans nos propres goûts, dans nos propres idées, dans notre propre vie. Tout cela occupe l'essentiel de notre attention et nous passons les uns à côté des autres dans une certaine demi-obscurité, nous apercevant vaguement comme des ombres qui croisent notre chemin. Nous ne sommes pas véritablement une communauté chrétienne. Nous ne nous aimons pas assez. Et c'est cela le grand péché des chrétiens, et c'est cela que le Christ nous a annoncé. C'est cela qui est terrible et qui est la cause de toutes les divisions dans l'Église. C'est cela qui fait que le monde risque d'aller de plus en plus vers cette rupture, vers cette cassure que le Christ nous a annoncée et qui est le péché du monde et qui est le péché des chrétiens.
Frères et sœurs, si nous nous retrouvons si souvent ici dans cette église, et pour certains d'entre nous chaque jour, pour communier au corps et au sang du Christ, il faut que ce soit pour puiser dans cette communion une force d'amour, une force d'amour immense, comme celle qui est dans le cœur du Christ et que cette force d'amour soit très réelle, qu'elle commence vraiment par celui qui est assis à côté de nous, par celui que nous croisons tous les jours dans la rue. Des personnes m'ont fait cette remarque que souvent ils croisaient dans la rue tel ou tel membre de la communauté paroissiale qui semblait ne pas les voir. C'est possible, cela m'arrive à moi-même d'être distrait ou de penser à autre chose et de ne pas voir les gens que je croise. C'est peut-être d'ailleurs un tort parce qu'au lieu de penser à autre chose, il vaudrait mieux penser aux gens qu'on croise dans la rue, mais s'il n'y a pas seulement distraction ou inattention, s'il y a froideur, fut-ce par timidité, s'il y a absence de désir de se reconnaître et de se manifester cette fraternité chrétienne, il y a là un signe, petit certes, et en lui-même sans importance, mais peut-être révélateur d'un manque d'intérêt, d'un manque de fraternité, d'un manque de chaleur humaine. Cela n'est qu'un signe et ce dont je parle est bien plus profond, il faut que nous apprenions à aimer nos frères, à nous aimer les uns les autres. Il faut que cela grandisse dans notre vie. Il y va de l'avenir de l'Église et de l'avenir du monde et de l'avenir de l'humanité, car si le Christ nous annonce ce refroidissement de l'amour, ce n'est pas parce que ce serait nécessaire, inévitable, parce que ce serait un signe que nous ne pourrions pas empêcher de se produire, un signe de la fin du monde. Mais il nous l'annonce pour que nous l'évitions et pour que la fin du monde ne soit pas destruction mais soit assomption de l'univers dans la gloire de Dieu.
Alors, interrogeons-nous de façon très concrète, très vivante et très réaliste Essayons de faire, chaque jour, un petit pas contre notre égoïsme, contre notre timidité, contre notre indifférence pour aimer davantage.
AMEN