LES PHARISIENS ET LA STRICTE OBSERVANCE

Za 8, 1-8; Mt 21, 28-32

(6 octobre 1983)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

C

 

es derniers jours, nous avons lu quelques passages du livre d'Esdras qui nous racontait le retour des exilés de Babylone revenant comme un tout petit troupeau vers Jérusalem pour reconstruire cette ville malgré d'innombrables obstacles provenant de ceux qui avaient pris possession du pays pendant l'exil. Et, dans le cadre de ce livre d'Esdras, nous avons lu quelques oracles des prophètes Aggée et Zacharie contemporains de ces événements. C'est ainsi qu'il faut comprendre l'oracle de promesse qui vient d'être lu tout à l'heure dans lequel le prophète Zacharie dit que "dans les rues et sur les places de Jérusalem, on verra des vieux et des vieilles assis sur un banc au soleil, ainsi que des enfants qui dansent et qui chantent."

Ces images si simples et en même temps si touchantes veulent nous manifester cette volonté de Dieu de restaurer son peuple. Elles ne se comprennent bien que si on comprend qu'elles s'adressent à ce peuple alors qu'il est totalement, que Jérusalem est dévastée et qu'il faut la reconstruire, que partout l'hostilité risque de compromettre la survie même de cette poignée, de ce"petit reste"qui est revenu à Jérusalem. C'est donc l'affirmation, de la part de Dieu, qu'Il est proche de ceux qui sont délaissés, de ceux qui sont faibles, pauvres, fragiles et que c'est à eux que va sa bénédiction. Quand nous sommes démunis, quand nous avons l'impression d'être sans secours humain, c'est alors que nous devons compter, avec fermeté et certitude, sur cette aide de Dieu qui nous rendra la vie et ces joies si douces, si simples qu'évoque le prophète Zacharie.

Mais voilà que ce peuple revenu si pauvrement sur sa terre a fini par s'y réinstaller et que, au lieu de rester dans l'humilité de sa faiblesse, il a cherché, il a cédé à la tentation de s'enorgueillir, sinon de sa force, c'était bien dérisoire même après la réinstallation du peuple au retour d'exil, sinon dans sa force politique, du moins dans sa fidélité à la Loi. Ce fut le mouvement du pharisaïsme qui, au départ est un mouvement de piété profonde et authentique, de volonté de chercher à répondre à l'appel de Dieu dans les moindres détails les plus concrets, les plus minimes, une sorte de délicatesse infinie dans la relation avec Dieu et dans la fidélité à sa parole. Très vite, ce mouvement est tombé dans cet orgueil spirituel qui consiste à se croire supérieur aux autres hommes parce qu'on accomplit correctement, étroitement la volonté de Dieu, ou du moins on croit l'accomplir, et on met dans cet accomplissement minutieux toute sa fierté, et non seulement sa fierté mais finalement, on croit que c'est cela qui nous sauve, et que c'est l'accomplissement de ces œuvres bonnes qui constitue pour nous le salut. Et c'est dans ce contexte que vint Jésus.

Ce que Jésus reproche aux pharisiens est la réplique exacte, même si elle est inversée, de la bénédiction que Zacharie annonçait au petit troupeau, au petit reste qui revenait de Babylone. Quand Jésus s'oppose aux pharisiens c'est à cause de leur orgueil spirituel qui est comme l'inverse de cette humilité matérielle, de cette pauvreté matérielle des juifs revenus de Babylone à Jérusalem. Dans le passage d'évangile que nous venons d'entendre, Jésus s'adresse aux pharisiens pour leur faire comprendre que, trop forts de leur sainteté, trop sûrs d'eux-mêmes, trop sûrs d'être élus et choisis de Dieu, ils n'entendent pas l'appel à la conversion parce qu'ils ne croient pas avoir besoin de se convertir. C'est pourquoi ils disent : "Oui, Seigneur, nous t'obéissons", mais ils passent à côté de la véritable obéissance et ils ressemblent à ce fils qui, après avoir dit à son père qu'il accomplirait sa volonté en allant travailler au champ, en fait, n'y va pas, parce que les pharisiens croient être à la hauteur de l'appel de Dieu. Ils se trompent totalement car ce n'est pas cela que Dieu leur demandait. Dieu ne leur demandait pas cette fidélité littérale mais la fidélité du cœur.

Et, au contraire, les pécheurs, que symbolisent dans les paroles de Jésus les publicains et les prostituées, c'est-à-dire pour les publicains les hommes d'argent, ces voyous, ces collaborateurs avec l'occupant, ces gens qui n'avaient pas les mains très propres et qui n'étaient pas d'une honnêteté parfaite, ces gens-là qui, eux, ne peuvent pas penser qu'ils sont justes et qu'ils accomplissent la Loi, ont entendu la parole de Jean-Baptiste qui les appelait au repentir et à la pénitence. Ils ont converti leur cœur, et même si, dans un premier mouvement ils ne s'étaient pas souciés de la volonté de Dieu, au moment où ils sont rentrés en eux-mêmes, ils l'ont véritablement accomplie.

Ils ressemblent au fils qui après avoir dit à son père : "Non, je n'irai pas au champ !" est pris de remords et y va. Et c'est celui-là qui est sauvé.

Par conséquent, ce que nous devons nous aussi, mettre dans notre vie, c'est cette humilité spirituelle, ne pas croire que notre salut est une chose acquise sous prétexte que nous ne sommes ni publicains, ni prostituées, que nous n'avons pas de grandes fautes à nous reprocher, que nous ne sommes pas des gens douteux ou des criminels, ou encore des pécheurs endurcis. Mais, prenons garde ! Si nous nous reposons sur cette apparente sécurité de notre morale à peu près correcte, nous risquons fort de passer à côté de la véritable volonté du Père qui nous appelle à sa vigne, à son champ. Et, en fait, en croyant être de bons chrétiens, nous risquons fort de ne pas être du tout des disciples du Seigneur, car il faut que nous sachions convertir notre cœur. Et même si nous n'avons pas de grandes fautes à nous reprocher, il faut que nous sachions lire avec lucidité dans notre cœur tout ce qu'il y a d'indifférence, d'insuffisance, de médiocrité, tout ce qu'il y a d'omissions constantes par rapport à cette charité qui devrait brûler notre cœur et qui est si tiède en nous, ce qui fait que nous avons autant que d'autres, peut-être plus que d'autres, besoin de nous convertir, besoin d'entendre cet appel de Jean-Baptiste à travers les siècles et cet appel que le Christ nous adresse.

Que, ouverts, éclairés par cette parole d'évangile, nous sachions lire notre péché qui est peut-être moins évident que certains péchés graves mais qui n'en est pas moins réel. Sachons le lire, le découvrir et devant le Seigneur nous repentir en lui demandant sa miséricorde, en criant pitié.

 

AMEN