LE ROYAUME EST DÉJÀ LÀ
Za 2, 5-9+14-17 ; Mt 19,16-30
(5 octobre 1983)
Homélie du Frère Michel MORIN
|
J |
e voudrais simplement attirer votre attention sur ce dialogue très court entre ce jeune homme "qui avait de grands biens" nous dit l'évangile et Jésus le Maître. Le jeune homme lui demande : "Que dois-je faire pour avoir la vie éternelle ?" et Jésus lui répond : "Qu'as-tu à m'interroger sur ce qui est bon ? Un seul est le bon." Les évangélistes Marc et Luc disent : "Dieu seul est bon."
Pour comprendre ce dont il s'agit ici, il faut resituer l'ensemble du texte que nous venons de lire. Le jeune homme pose une question quant à la vie éternelle à obtenir, quant à la vie au-delà de cette vie, cette vie éternelle dont il sait qu'elle a sa source en Dieu. Et à la fin du texte, il est question de la régénération. C'est une façon de nommer ce moment où le Christ, par la Parousie, par son retour sur la terre, viendra achever toute chose et fera entrer dans son Royaume tous ceux qui auront vécu en le cherchant ou en donnant leur vie à cause de son nom. C'est donc dans la perspective de la vie éternelle, de la venue du Christ aux derniers temps et de la récompense qu'Il donne à chacun qu'il faut essayer de comprendre ce "bon" dont il est question au début de ce passage de l'évangile.
D'abord, on voit que ce jeune homme pose une question avec intérêt personnel : "Qu'est-ce que moi, je dois faire pour avoir, moi, la vie éternelle ?" Il est donc essentiellement préoccupé par son propre sort. Et en plus, qu'est-ce qu'il doit faire de bon ? car il pense que, pour avoir la vie éternelle, il faut faire de bonnes choses, ce qui n'est pas tout à fait juste. Car nous savons et lui-même le savait, et c'est là son erreur, nous savons qu'il n'y a pas d'autre "bon" sur la terre que Dieu Lui-même. C'est le récit de la création qui nous l'apprend. Lorsque Dieu crée le monde, met en place ce que nous sommes dans cet environnement de l'univers, la Bible dit : "Dieu vit que cela était bon !" Or, tout était sorti de ses mains par l'efficacité de sa parole. Il n'y a donc pas d'autre chose bonne que celle qui vient de Dieu parce que Lui-même est la source unique de ce qui est bon parce qu'Il est parfait. Nous n'avons donc pas à faire que des choses bonnes. Nous avons simplement à reconnaître que la source de toute bonté c'est Dieu Lui-même. Or, la source de toute bonté étant Dieu Lui-même, c'est Jésus-Christ qui, au milieu de nous, devient ce visage de bonté. C'est pour cela que Jésus ne dit rien au jeune qui demande : "Qu'est-ce qu'il faut que je fasse en plus ?" Jésus ne dit rien car il n'y a rien à ajouter, il n'y a pas une chose nouvelle à acquérir comme s'il fallait, à la fin de sa vie, avoir un pesant d'or pour être sûr d'acquérir, par récompense où mûrit le Royaume. Tu n'as rien d'autre à acquérir, tu as seulement à suivre Quelqu'un : "Viens et suis-Moi !" c'est-à-dire, reconnais, dans mon propre visage, dans ma propre présence, celle de Dieu qui est source de toute bonté, et réjouis-toi de cette bonté, laisse-toi refaçonner, laisse-toi récréer par ma Parole qui est la Parole créatrice du début du monde et qui est la Parole re-créatrice dans la rédemption, dans la restauration.
Cette Parole recréatrice est celle qui viendra achever le monde au moment de la régénération, lorsque le Fils de l'Homme, siégeant sur son trône, appellera tous les hommes et toutes les nations à partager sa gloire, c'est-à-dire à entrer dans son bonheur, à entrer dans quelque chose de bon. Le bonheur c'est une œuvre bonne. Et l'œuvre bonne de Dieu, c'est le repos éternel qu'Il veut nous donner en Lui-même, lorsque nous nous serons laissé suffisamment refaçonner par les mains et la Parole de Jésus-Christ pour que nous puissions entrer dans cette vie éternelle. C'est ainsi qu'il faut comprendre cette réponse de Jésus : "Un seul est bon !" Et si toi-même dit-il au jeune homme, tu veux rejoindre quelque chose de bon, il te faut suivre Dieu, et reconnaître en Jésus-Christ la présence du Royaume de Dieu.
Il y a un autre passage que je voudrais vous expliquer. On a l'impression, d'après l'évangile de saint Matthieu, qu'il y a deux temps dans la récompense. Le Christ dit aux apôtres : "Quiconque aura laissé maison, frères, sœurs, père, mère, à cause de mon Nom, recevra bien davantage". Il aura sa récompense et la vie éternelle, comme s'il y avait deux temps dans le don de la vie éternelle. Et c'est peut-être vrai. La vie éternelle c'est ce que nous recevrons de la bonté de Dieu, et uniquement d'elle, pas de ce que nous aurons fait de bien. C'est ce que nous recevrons de la bonté de Dieu et dont nous aurons la jouissance, pour toujours auprès de Lui, auprès de son cœur. Mais il y a une récompense qui vient avant et je pense que cela désigne ce que nous vivons nous aujourd'hui dans le temps de l'Église.
Si nous nous mettons à suivre le Christ, à donner comme première raison de notre vie, non pas l'aménagement de cette terre, non pas non plus nos relations humaines dans leur réalité simplement humaine, mais si nous donnons à notre vie comme unique raison de vivre, la personne de Jésus-Christ et son nom, nous avons déjà une récompense et cette récompense c'est celle que nous donne l'Église, à travers sa prière, à travers sa charité, à travers la vie sacramentelle qui irrigue, déjà, en nous la vie éternelle. C'est cela le centuple que nous recevons aujourd'hui, par la grâce de Dieu, bien plus que tout ce que nous abandonnons, bien plus que tout ce que nous laissons à cause de son nom. Et cette récompense alimente en nous, fait grandir en nous, imprègne en nous, nous oriente vers cette vie éternelle que nous recevrons, en totalité et en plénitude, au moment où le Christ reviendra pour la régénération finale.
Que cet évangile remette en place notre sens de la vie éternelle qui est déjà commencée aujourd'hui, que nous recevons comme le centuple. Cette vie éternelle, nous la recevons aujourd'hui, lorsque nous suivons Jésus-Christ et Lui seul lorsque nous acceptons de ne pas calculer nous-mêmes ce qui est bon pour nous ou quand nous acceptons de ne pas mesurer, avec notre propre mesure, ce que nous faisons ou ce que nous ne faisons pas. Nous prierons pour que ceux d'entre nous que nous avons connus, que nous avons aimés et qui ont reçu, à travers leur mort, le don permanent, le don définitif de la vie éternelle, nous aident à croire que cette vie éternelle existe déjà aujourd'hui dans la prière, dans les sacrements, dans la vie de l'Église et que c'est là que nous trouvons cette source de "bon", c'est là que nous trouvons ce que Dieu veut nous donner et c'est là que nous trouvons les seules raisons de notre vie aujourd'hui.
AMEN