LE DIDRACHME

Esd 6, 3+7-20 ; Mt 17, 24-27

(24 septembre 1983)

Homélie du Frère Michel MORIN

V

 

oilà une petite scène typique de la vie quotidienne au temps de Jésus et c'est parce qu'elle est très quotidienne au temps de Jésus que, peut-être, nous pouvons avoir quelque peine à comprendre cette parole et ce miracle de Jésus.

Chaque juif devait, chaque année, payer une taxe, un impôt pour le Temple. Ce didrachme ce n'est pas un impôt civil, c'est un impôt religieux que chacun devait donner pour l'entretien du Temple. Cela faisait déjà partie de la loi de Moïse car on trouve cette obligation dans le livre de l'Exode. Cette taxe était perçue au moment des grandes fêtes, peut-être parce qu'il y avait davantage de dépenses, et il y avait des collecteurs dans tout le pays, la preuve en Galilée puisque cette scène se passe à Capharnaüm. Au temps des Romains, après la chute de Jérusalem en 70, ils n'aboliront pas cet impôt, les gouvernements nouveaux n'abolissent jamais les impôts anciens, ils les transforment, et cet impôt passera du temple de Jérusalem au Capitole. Les juifs qui habitaient la Palestine et ceux qui habitaient à l'extérieur et qui formaient ce qu'on appelait la Diaspora étaient soumis à cette taxe. Si vous voulez, c'était, au temps de Jésus, le Denier du Culte que nous connaissons aujourd'hui.

Les collecteurs de ce didrachme s'approchent et lui demandent : "Est-ce que votre Maître paie cet impôt pour le Temple ?" Et Pierre répond : "Comme tout le monde, il le paie," ce qui veut dire que Jésus accomplissait ses devoirs de citoyen juif religieux, qu'il payait l'impôt du Temple comme probablement l'impôt à César puisque vous vous souvenez de sa réponse : "Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu." S'Il le demandait aux autres, Il devait certainement le faire Lui-même. Après la réponse de Pierre, voici que Jésus lui propose cette petite parabole. "Qu'en penses-tu, Simon ?" Il ne l'appelle pas Pierre, il l'appelle Simon comme s'il voulait en rester au plan social, au plan de la vie quotidienne du village, au plan des coutumes. "Les rois de la terre, de qui perçoivent-ils les taxes, de leurs fils ou des étrangers ?" Et Simon-Pierre répond : "Des étrangers et non pas des fils." Nous pouvons entendre ceci de la façon suivante : ce ne sont pas les fils des rois qui paient l'impôt mais ceux qui ne sont pas de la famille royale, qui sont étrangers à la famille royale, donc les citoyens du pays qui paient l'impôt pour faire vivre la famille royale. On est donc là dans un contexte plus large qu'avec le didrachme qui est un objet religieux. Ce ne sont pas les fils des rois qui paient l'impôt, cela l'histoire nous l'a souvent appris. C'est bien pour cela que Jésus répond : "Donc les fils sont exempts." Donc les fils sont libres et n'ont pas à payer d'impôt puisqu'ils vivent de ce que leur donnent les autres citoyens, quelle que soit leur richesse.

Après cette parabole vient ce miracle du poisson que Pierre pêche dans le lac à Capharnaüm et qui porte la pièce d'argent qui va servir à payer le didrachme de Jésus et de Pierre pour l'entretien du Temple. Que faut-il retenir de cela ? D'abord que nous sommes nous-mêmes Fils du Royaume, que nous sommes frères du Fils unique et donc qu'en principe, puisque nous sommes "du ciel" nous n'avons pas à faire comme ceux qui ne sont pas de la famille royale. Mais dit Jésus : "Il ne faut pas scandaliser les autres." Et c'est pour cela que, nous aussi, nous payons notre impôt tant religieux que civil. Nous sommes du Royaume de Dieu. Jésus l'a dit avant sa mort dans cette formule que vous connaissez bien : "Vous êtes dans le monde, mais vous n'êtes pas du monde." Vous êtes sur les terres, mais vous n'êtes pas citoyens de ces terres. Vous êtes fils du Roi. Vous êtes frères du Fils unique. C'est donc dans la famille royale que vous devez vivre. C'est donc de la fortune du Fils du Roi que vous devez vivre. Et cela doit être suffisant pour vous combler. Il faut prendre cela, évidemment, au plan spirituel : le don de Dieu, la grâce de Dieu, ce qu'Il nous donne chaque jour pour notre vie doit être l'essentiel de notre vie. La vie spirituelle, c'est pour nous le plus important et c'est bien pour cela que, chaque jour, nous revenons puiser dans le trésor du Roi, dans le trésor de sa liturgie, de sa Parole, de son corps et de son sang pour pouvoir vivre notre vie de fils du Roi, dans la famille royale. Mais nous sommes aussi sur les terres. Mais nous sommes aussi dans ce pays. Et pour qu'il n'y ait pas de scandale entre la famille royale et les citoyens, chose qui arrive parfois, il nous faut aussi travailler à l'aménagement de ces terres, il faut aussi que notre part de vie humaine, sociale, politique, de vie engagée dans le monde, de vie de citoyen soit aussi une part réelle de notre existence.

Nous sommes du Royaume de Dieu, mais cela ne doit pas nous empêcher de vivre aujourd'hui en tant qu'hommes, en tant que citoyens d'un autre royaume, celui-ci passager qui est le royaume de la terre, qui est la vie dans notre société. En tant que chrétiens, nous n'avons aucune raison de nous retirer de la vie de la société en nous disant : "Moi, j'ai le Royaume dans l'autre monde, ça me suffit." Non, cela nous suffit parce que cela nourrit notre cœur, notre espérance, notre foi, notre charité. Mais nous sommes encore sur cette terre et nous avons à travailler avec les hommes pour l'aménagement de cette terre qui nous appartient aussi, pour que chacun puisse en avoir sa part et pour que ce monde, dans son autonomie, dans sa réalité, puisse, lui aussi s'enrichir et progresser.

Demandons au Seigneur que notre foi nous enracine davantage dans le trésor du Roi mais ne nous déracine pas pour autant de la vie avec nos frères dans la société d'aujourd'hui.

 

AMEN