LE ROYAUME EST UN ARBRE
2 Th 1, 3-10 ; Mt 13, 31-35
(7 septembre 2003)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Solidement enraciné
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'ouvrirai la bouche en paraboles. Ma bouche énoncera des choses cachées depuis la fondation du monde." Ce petit passage du prophète que choisit Matthieu pour illustrer ou pour confirmer l'enseignement de Jésus est effectivement important, car il nous indique où se trouve la pointe de la parabole de l'arbre que devient le petit grain de sénevé. En effet, la parabole nous dit quelque chose de caché, mais elle ne nous dit pas un sens caché, une sorte d'idée que Jésus aurait dans la tête ou une sorte d'idée que Dieu aurait dans la tête et qui serait cachée. Elle nous dit une réalité cachée. D'ailleurs, dans le cas de l'arbre ou du levain enfoui dans la pâte, c'est de réalités cachées qu'il est question : la graine qui est cachée dans la terre et le levain qui est caché dans la pâte. Par conséquent, la parabole a toujours pour but de nous montrer, ou plus exactement d'éveiller notre cœur par la foi, à des réalités cachées que normalement nous ne pouvons pas soupçonner simplement avec la force de notre regard humain. Et quelle est cette réalité ?
Dans le cas du grain de sénevé, la réalité cachée, c'est le Royaume lui-même. Or comment commence le Royaume ? Par une petite graine, par quelque chose de rien du tout, c'est-à-dire, par la chair du Christ. Comparée aux milliards d'hommes qui ont vécu et qui vivront sur cette terre, la chair du Christ est vraiment comme une semence, un tout petit grain de sénevé, un rien du tout, mais qui a été semé dans la terre, c'est-à-dire dans cette humanité, dans l'histoire des hommes. Ensuite cette graine n'a qu'un désir, c'est de pousser, de grandir et de se développer. Ainsi donc, le Royaume de Dieu a un principe qui est la chair du Christ et cette chair du Christ est cachée depuis la fondation des siècles car c'est le projet que Dieu a depuis avant la création du monde de nous sauver, de faire de nous ses amis qui est tout entier contenu dans cette réalité de la chair du Christ.
Et en même temps qu'elle est cachée, elle a sa loi propre, son dynamisme propre d'épanouissement qui la fait grandir, qui la fait se multiplier et prendre des proportions tout à fait inattendues. Et ce qui me semble intéressant dans cette parabole de l'arbre, c'est précisément que Jésus choisisse un arbre comme thème de l'imitation. Car un arbre a quelque chose de tout à fait particulier : c'est que nous ne voyons jamais que la moitié de l'arbre, celle qui dépasse. Or s'il n'y avait pas la moitié invisible que sont les racines, l'arbre ne tiendrait pas debout : il serait balayé au premier coup de vent. Et le Royaume de Dieu, c'est-à-dire la chair du Christ qui grandit et se développe, c'est précisément une réalité qui grandit dans deux milieux différents tout à fait complémentaires. Il y a la ramure des racines, le foisonnement des racines à l'intérieur de la terre et puis il y a la ramure des branches, le foisonnement des branches dans un élément beaucoup plus libre qui est le ciel, l'air et l'atmosphère.
Tout le mystère du Royaume de Dieu c'est précisément qu'à partir du moment où le Christ a été enfoui en terre, il a fait se développer la ramure des racines à l'intérieur de toute la terre. Et à partir du moment où il est ressuscité, il a commencé à faire se développer l'arbre dans tout l'espace aérien du cœur de Dieu. Le Royaume de Dieu c'est à la fois ce qui se développe sans arrêt dans la terre, et un arbre pousse autant par les racines que par les feuilles et par les branches. De la même façon le Royaume est quelque chose qui pousse autant par les racines dans la terre, sur la terre, dans le cœur des hommes aujourd'hui qu'il ne pousse par les branches, c'est-à-dire qu'il ne se développe pas et grandit sans cesse dans le cœur même de Dieu, à tel point que tous les oiseaux du ciel (qui sont les anges ou qui sont les hommes qui quittent cette terre) viennent trouver refuge, à l'intérieur des branches.
Simplement le régime de développement n'est pas le même. Dans un cas, il s'agit de quelque chose de tout à fait souterrain. Et curieusement c'est sans doute ce dont nous nous apercevons le moins. La croissance du Royaume de Dieu ici-bas sur la terre est quelque chose de profondément secret et ne se calcule pas après les recensements des adeptes de la foi chrétienne que l'on peut rencontrer à travers le monde. Ce développement est secret, à l'intérieur des cœurs et nous ne savons pas exactement comment ce royaume pousse ses racines. D'ailleurs pour la plupart d'entre nous, la manière dont le Royaume a planté ses racines dans notre cœur, nous sommes bien incapables de la décrire ou d'en faire une sorte de récit.
Par contre, le développement du Royaume de Dieu en plein ciel, c'est le déploiement de la liberté. C'est à partir du moment où le Royaume n'a plus ces contraintes de s'épanouir dans la terre et d'y faire sa place car il faut que les racines, par une sorte de travail de sape incessant, arrivent à s'infiltrer entre les pierres, entre les rochers, entre les grains de terre et arrivent à y puiser leur suc. Mais, le développement aérien se fait dans une très grande fantaisie, une très grande liberté et cela c'est la loi du Royaume lorsque nous deviendrons des oiseaux et que nous irons y chercher refuge dans ses branches. C'est pour cela que le Christ parle des oiseaux qui cherchent refuge dans les branches. Les branches, c'est le corps du Christ Ressuscité, en tant qu'il est cet univers nouveau dans lequel nous trouvons enfin notre véritable liberté. On peut voleter d'une branche à l'autre et l'on peut se déplacer avec une sorte de légèreté et de bonheur : c'est le bonheur d'appartenir à Dieu et d'être libéré de ces contraintes de creuser et de faire son trou ici-bas sur la terre.
Alors, demandons au Seigneur que, de même que les deux parties de l'arbre, celle des racines et celle qui s'épanouit dans l'air, communiquent profondément, car s'il n'y avait pas l'échange chlorophyllien des feuilles, l'arbre dépérirait immédiatement. Le tronc et les branches des arbres c'est le lieu d'un va-et-vient, d'une circulation sans arrêt entre la sève qui monte et la régénération de l'arbre qui se fait dans les feuilles par la fonction chlorophyllienne. De la même manière, nous demanderons au Seigneur que nous ayons ce véritable regard sur le mystère de l'Église. L'Église n'est pas tout entière contenue dans cette visibilité que nous croyons sans cesse lui discerner et lui attribuer. L'Église est infiniment plus large. C'est une sorte de circulation extraordinaire entre le ciel et la terre, entre ce grand espace du cœur de Dieu et cet espace dans lequel nous sommes en train de trouver notre véritable dimension et qui est notre vie sur cette terre. Que la communion des saints, que cette unité que le Christ réalise par son unique corps qui est aussi bien semé dans la terre du cœur des croyants que s'épanouissant dans le cœur même de Dieu où Il accueille le monde entier, le cosmos tout entier, que, à travers cette implantation et cet enracinement dans le Royaume, nous découvrions la véritable liberté.
AMEN