GUÉRISON DE L'HOMME A LA MAIN DESSÉCHÉE
1 Th 4, 9-12 ; Mt 12, 9-21
(31 août 1983)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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e chapitre douzième de Matthieu que nous lisons ces jours-ci est sans doute un passage clé de tout l'évangile de Matthieu. Il est comme le pivot sur lequel s'articule toute la description du ministère de Jésus. Jusque-là, ce ministère se passait sans problème. C'était une sorte de partie de campagne sur les chemins de Galilée Et à partir de ce chapitre commence ce mouvement du Christ vers sa mort. Or, dès ce chapitre, le mouvement du Christ vers sa Passion et sa mort est décrit comme un combat. C'est un combat dans lequel s'affrontent les pharisiens et le Christ et vous avez vu comment, à la fin du miracle que nous venons d'entendre, les pharisiens décident de perdre Jésus.
Ainsi, dans ce passage, il y a cinq grandes polémiques, cinq grands combats de Jésus avec les pharisiens. Cela va du combat que nous avons vu hier à propos des épis froissés, des épis que les disciples froissent dans leurs mains alors que la Loi ne permet pas de le faire le jour du Sabbat. Et le Christ dit :"Il y a ici plus que le Sabbat !" c'est-à-dire que le Christ est le véritable repos de l'homme. Ces polémiques se terminent par deux épisodes : l'épisode du signe de Jonas où le Christ commence à révéler qui Il est et finalement la vraie parenté de Jésus, pourquoi Il est venu. Il est venu pour que les liens entre les hommes et Lui soient plus forts que les liens du sang. C'est l'accomplissement du Royaume.
Or aujourd'hui, nous lisons une de ces polémiques, celle de l'homme à la main desséchée. Il faut la comprendre non seulement comme ce qu'elle a été réellement, c'est-à-dire une discussion concrète sur un sujet de la Loi : "Est-il permis de guérir un homme le jour du Sabbat ?" mais il faut la comprendre aussi dans le sens où Jésus veut manifester quelque chose de sa mission. A travers ce miracle de la guérison de l'homme à la main desséchée se dévoile quelque chose de sa fonction de Messie. Et comment ? Vous avez remarqué qu'en réalité ce passage ne porte pas uniquement sur une question de Loi : "Est-il permis ou n'est-il pas permis ?" car ce que le Christ montre juste après, c'est que, en réalité quand un homme perd sa brebis ou son âne au fond du puits, c'est lui-même qui, le jour du sabbat, prend la peine d'aller chercher l'animal au fond du puits. Par conséquent ce que Jésus veut manifester dans ce miracle, c'est non seulement le fait qu'Il fait du bien, mais qu'Il prend la peine de faire du bien. Il porte la souffrance de cet homme à la main desséchée. Tout comme celui qui a perdu sa brebis au fond du puits prend la peine, prend le risque, même le jour du sabbat, d'aller chercher la bête au fond du puits, de la même manière, le Christ prend le risque de tous les ennuis que peut lui causer cette guérison. Il porte sur Lui le mal qu'on va lui faire à cause de cette guérison pour le sauver.
Ainsi nous est dévoilé un des aspects fondamentaux des miracles du Christ. Les miracles du Christ ne sont pas simplement des gestes de bienfaisance. Quand le Christ pose ces actes qui consistent à guérir, ce n'est pas simplement pour dire : "Vous voyez, au fond, je suis le meilleur, je vous fais du bien !" Mais le miracle est un acte d'une communion mystérieuse par laquelle le Christ porte la souffrance de l'homme à la main desséchée et la prend sur Lui, c'est-à-dire Il anticipe la croix. On ne peut pas comprendre un miracle du Christ sans le relier immédiatement à l'œuvre de salut accomplie sur la croix. Un miracle, ce n'est pas simplement "faire du bien", c'est porter la souffrance de celui qui était là, livré au mal, à la maladie, à l'infirmité. Et c'est la porter en soi pour la détruire.
Vous comprenez pourquoi on cite après l'oracle du Serviteur souffrant. Cet homme qui, en silence, s'avance sur les chemins de Galilée pour proclamer la foi dans le silence et dans le secret, car il ne veut pas que cela s'ébruite, cette communion qu'Il établit entre Lui et l'homme à la main desséchée, cette communion qui fait qu'en réalité Il porte sa souffrance, cela ne peut pas se proclamer, cela ne peut pas être dit. On ne peut pas dire comment le Christ porte notre souffrance. Mais, dans ce silence même s'accomplit déjà le fait que c'était nos péchés et nos fautes qu'Il portait pour faire triompher la véritable foi, c'est-à-dire la véritable relation de l'homme avec Dieu.
Ainsi la plupart du temps nous aurions tendance à nous plaindre de ce qu'il n'y aurait plus de miracles. C'est vrai qu'il n'y a plus de façon aussi évidente que du temps de Jésus la face visible du miracle, la guérison, le mieux-être, l'amélioration. Mais il y a, de manière constante, cette face cachée et obscure du miracle, cette face permanente, ce mystère par lequel le Christ nous restitue à notre plénitude humaine et surtout à notre plénitude d'enfant de Dieu en portant sur Lui notre péché, nos souffrances et nos infirmités. Le véritable permanent de l'Église, il est là. La réalité même de l'Église ne repose que sur le fait que, sans cesse Jésus porte sur ses épaules, comme l'homme qui sort la brebis du puits, Il porte sur ses épaules le mal et la souffrance de chacun d'entre nous.
Au cours de cette eucharistie où nous allons célébrer le mémorial de la mort du Seigneur, demandons-Lui qu'il augmente en nous cette foi dans son rôle messianique de Serviteur souffrant. Non seulement Il nous apporte le bien et le bonheur, mais Il tisse ce lien invisible de la communion par lequel Il a porté nos souffrances et Il a anéanti notre mort par sa propre mort.
AMEN