HEUREUX ET FIDÈLE
Ap 22, 1-7+16-17+20-21 ; Mt 24, 37-51
Homélie du Frère Michel MORIN
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e serviteur fidèle est déclaré serviteur heureux. Serviteur fidèle et heureux parce qu'il a été choisi et établi par le maître pour nourrir les gens de la maison du maître. Serviteur heureux et fidèle parce qu'il occupe tout son temps à ce service en sachant dans son cœur qu'il est un serviteur inutile devant le maître, mais un serviteur irremplaçable parce que le maître l'a justement choisi pour "servir en sa présence". Le serviteur est fidèle et heureux parce qu'il sera comblé de biens, parce qu'il participera à l'héritage entier du maître, une fois qu'il aura accompli son service et que les gens de la maison auront reçu leur nourriture.
Si ce texte de l'évangile s'applique d'abord à ceux qui, dans l'Église, ont reçu une mission du service et du service de la nourriture de la foi pour les gens de la maison c'est-à-dire pour l'ensemble des chrétiens, il est bien évident que ce texte ne se restreint pas à ceux-là, et que, dans la maison, nous sommes tous serviteurs du même maître, et que nous avons tous à nous distribuer, en temps voulu et en temps opportun, la nourriture dont nous avons besoin. Etre fidèle et à la fois être heureux. La fidélité et le bonheur chrétien, je crois, sont deux choses d'une très grande fragilité parce que nous ne les possédons pas, parce que nous les avons dans nos mains et que nos mains sont parfois extrêmement faibles et extrêmement fatiguées. Et il nous arrive bien souvent de laisser tomber à terre le trésor de cette fidélité et de ce bonheur. Deux choses extrêmement fragiles et cependant deux choses dont nous avons tellement besoin. Le bonheur et la fidélité sont inscrits dans notre cœur comme un désir et comme un besoin et c'est cela peut-être qui fait que l'un et l'autre sont extrêmement difficiles à vivre. Non pas dans la théorie, dans l'imaginaire, mais dans la réalité la plus quotidienne de notre vie.
Le bonheur est difficile parce que c'est le fruit de notre attente, de notre désir et nous ne l'avons jamais en totalité. La fidélité est difficile parce que nous la craignons à cause de son exigence. Nous avons toujours l'impression qu'elle vient heurter ce que nous appelons notre liberté et qu'elle vient nous lier, alors que nous pensons que le bonheur c'est justement d'être délié et de voler librement. Mais cette fidélité et ce bonheur se nourrissent l'un et l'autre, et l'un de l'autre. Dans la vie chrétienne, il n'y a pas de fidélité sans bonheur intérieur, sans bonheur du cœur et il n'y a pas de bonheur sans cette fidélité à la parole du maître et au service que le maître a confié à chacun de nous. Et le danger, le risque de ce bonheur et de cette fidélité, le Christ nous dit qu'il est dans notre imagination. Si le serviteur pense que le maître tarde à venir, si le serviteur écoute ses états d'âme, à ce moment-là il devient mauvais, il tombe dans la violence, il bat ses compagnons et il ne cherche dans sa vie que le boire et le manger, c'est-à-dire qu'il n'attend plus rien et qu'il se laisse rassasier uniquement de ce qu'il trouve immédiatement. Il n'est plus serviteur, il devient le maître de son propre bonheur, il devient le maître de sa propre liberté, de sa propre fidélité. Et à ce moment-là, sa véritable liberté, sa véritable fidélité sont détruites et il ne connaîtra que le malheur et les grincements de dents.
C'est pour cela qu'en ces temps de notre vie chrétienne, en ces temps de fin d'année liturgique, le Christ nous rappelle avec beaucoup de délicatesse et en même temps de fermeté à cette fidélité et à ce bonheur quotidien. La fidélité ce n'est pas la répétition épuisante du passé. Le bonheur, ce n'est pas non plus l'attente de quelque chose que nous ne possédons pas et dont parfois nous doutons qu'il puisse arriver puisque nous connaissons tant de malheurs, tant de souffrances, tant de grincements de dents. La fidélité et le bonheur sont ces deux conditions, sont ces deux dispositions de notre cœur et de notre foi. Ils sont liés au temps. Mais pour que nous puissions à chaque moment de ce temps comprendre que le retour est imminent, comprendre que le visage du Seigneur peut, à chaque instant, nous apparaître et que ce voile, extrêmement loger, extrêmement mince mais opaque qui nous sépare du retour du Christ, peut à chaque instant à chaque événement si petit soit-il, si inattendu soit-il, ce voile peut se déchirer.
La fidélité c'est la pointe de notre désir, c'est la pointe de notre bonheur. Elle est nourrie par ce bonheur d'attendre le visage du Christ qui, un jour, se révélera. Et ce bonheur est nourri par cette fidélité, ce bonheur est tissé, chaque jour de notre vie, par cette fidélité qui est cette disposition de notre cœur à n'attendre rien d'autre que l'apparition du Seigneur. Et c'est à ce moment-là, si nous sommes ainsi occupés à nous nourrir de cette espérance et à la partager comme nourriture avec les autres, avec nos frères, à ce moment-là ce bonheur et cette fidélité seront comblés de tous les biens car ce que Dieu veut nous donner, c'est son bonheur à Lui, sa fidélité à Lui. Seigneur Jésus, Tu es venu comme serviteur, comme serviteur fidèle et avisé. Tu vas nous distribuer, au temps voulu par Toi, en cette heure du jour et de notre vie, la nourriture de ton corps et de ton sang. Que ce sacrement affine notre fidélité Que ce sacrement creuse en nous le désir d'être heureux avec Toi. Viens accomplir ta parole pour chacun d'entre nous et pour l'humanité tout entière que Tu appelles à ta table.
AMEN