L'APPARENTE INJUSTICE DE DIEU

1 Th 2, 13-16 et 3, 6-13 ; Mt 20, 1-16

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

C

 

ette parabole célèbre, nous pourrions l'appeler la parabole de l'injustice de Dieu, puisque le maître de la vigne se conduit incontestablement d'une manière qui n'est pas juste en donnant le même salaire à ceux qui ont beaucoup travaillé et à ceux qui ont travaillé moins. Aussi bien, dans les paraboles, Jésus ne veut pas nous donner un enseignement de justice sociale ou de morale civique. A dessein, Jésus veut choquer ses auditeurs pour attirer leur attention et leur faire comprendre quelque chose qui dépasse les normes habituelles de la vie sociale humaine. Si c'était simplement pour nous expliquer qu'il faut être juste et donner à chacun un salaire équivalant à son travail, il n'est pas nécessaire que le Fils de Dieu, en personne, vienne sur la terre pour nous l'enseigner. La simple raison humaine est capable, et de fait a été capable dans l'histoire, d'y parvenir, même si l'égoïsme et le souci de l'intérêt personnel contredisent quelquefois ces ordonnances de notre raison en matière de justice communautaire.

Si donc Jésus choisit de nous choquer c'est qu'Il veut nous apprendre quelque chose d'autre. Il veut précisément rompre avec une tradition qui a rempli toute la recherche religieuse humaine antécédente. Tant dans les religions naturelles que même dans l'ancien Testament, on a été tenté d'imaginer la relation de Dieu à l'homme sur le type des relations des êtres humains les uns avec les autres. On s'est imaginé que Dieu avait pour rôle premier de rétablir la justice là où elle était lésée, en punissant les pécheurs et en récompensant les justes. Si nous lisons l'Ancien Testament, et à plus forte raison si nous lisions les livres religieux des autres confessions, sans cesse reviendrait ce refrain : Dieu punit les coupables, Dieu récompense les hommes droits. Et quand les faits viennent contredire cette certitude, cela produit un profond ébranlement spirituel et met en question la confiance en Dieu.

Ce matin, à l'office des laudes, nous lisions dans le livre des Rois un événement qui, précisément, a bouleversé la conscience religieuse d'Israël parce que quand les rois étaient impies et que leur fin était tragique cela allait de soi et les juifs de l'Ancien Testament y trouvaient une manifestation de la justice de Dieu. Or le roi Josias l'un des plus pieux parmi les rois de Juda, un de ceux qui avaient restauré dans toute sa pureté, le culte du Dieu unique en balayant tous les temples des idoles, ce roi Josias connut une fin tragique. Il mourut, au cours d'une bataille à Meggido, quand il s'était affronté au pharaon d'Égypte. Cet événement a beaucoup bouleversé la conscience d'Israël car, précisément, il semblait là, que la justice de Dieu se trouvait en défaut, puisque Dieu n'avait pas récompensé ce roi pieux et que, alors que certains rois impies avaient tranquillement fini leurs jours dans leur maison, Josias qui s'était distingué par sa fidélité au Seigneur avait connu une fin tragique.

Ce bouleversement spirituel occasionné déjà dans la conscience juive par le sort du roi Josias pose un problème auquel la parabole d'aujourd'hui apporte, sinon une réponse, tout au moins une issue. C'est qu'en réalité, la relation entre Dieu et l'homme n'est pas une relation de justice, au sens où Dieu serait simplement un maître qui récompenserait les bons et punirait les méchants. Jésus veut nous amener à un autre ordre des choses, un autre ordre de grandeur. Comme le disait Pascal "l'ordre du cœur n'est pas celui de la raison". L'ordre des relations de Dieu avec l'homme n'est pas de l'ordre de la justice, car les relations de Dieu avec l'homme sont des relations d'amour.

Et l'amour ne se mesure pas, l'amour ne se comptabilise pas, l'amour n'est pas une récompense parce qu'on a fait le bien ou une punition quand on a fait le mal. L'amour va au-delà de la récompense et de la punition. L'amour, c'est le pardon, c'est la miséricorde, c'est la tendresse, c'est amour fou par lequel Dieu veut nous sauver malgré nos péchés, malgré nos fautes. Dieu n'est pas Celui qui punit, Dieu est Celui qui pardonne. Et c'est pourquoi Il ne distribue pas son amour à chacun selon ses mérites, mais Il le distribue gratuitement selon la tendresse de son cœur, selon ce désir infini qui est dans le cœur de Dieu, de rendre heureux tous ses enfants, même ceux qui n'ont pas su ou pas voulu répondre à son appel.

Telle est cette nouvelle bouleversante que nous apporte l'évangile. Et le corollaire de cette nouvelle bouleversante, à savoir que l'amour ne punit pas le péché mais le pardonne, et que même celui qui a fait le mal est cependant appelé au bonheur, par la tendresse de Dieu, ce corollaire c'est que, à l'inverse, le juste peut donner sa vie et accepter de souffrir, si j'ose dire, en compensation des péchés de l'injuste. Il y a, de la part du juste, un don de sa vie, un don de ses souffrances et de ses peines, par amour, pour ceux qui, du fond de leur péché, ont besoin d'être sauvés.

Et c'est cela que le roi Josias avait ébauché, à son insu d'ailleurs, et sans bien le comprendre dans sa destinée. Lui qui était le roi pieux, par excellence, et qui cependant était mort à cause des péchés des autres, et en quelque sorte, portant sur lui le péché des autres, et déjà dans l'ancien Testament c'est événement de la mort du roi Josias a conduit à pressentir que le juste pouvait souffrir pour les pécheurs cela Jésus l'a accompli en plénitude sur la croix. S'Il est venu pour donner le bonheur à ceux qui ne l'ont pas mérité, Il est venu aussi pour prendre sur Lui le péché que Lui n'avait pas commis mais que les autres avaient commis et qu'Il a porté dans sa chair sur la croix, pour lequel Il a souffert et pour lequel Il est mort.

Car la logique de l'amour, vous le voyez, n'a rien à voir avec la logique de la justice. Quand il s'agit d'amour, on peut souffrir non pas parce qu'on est coupable mais parce qu'on aime ceux qui sont coupables et que l'on veut prendre sur soi leur culpabilité, afin que l'amour triomphe du péché et du mal. Telle est la foi chrétienne, tel est le message de l'évangile, tel est le sens profond de cette parabole : Dieu est amour et l'amour ne mesure pas ses dons selon les mérites de ceux à qui il s'adresse. L'amour est gratuit et il est tellement gratuit qu'il va jusqu'à se donner lui-même et jusqu'à accepter de mourir pour les autres.

 

AMEN