LA FOI DE PIERRE

Is 9, 7-12+15-16 ; Mt 14, 22-36

(21 juillet 1982)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Ganagobie : Pierre

T

 

out ce que l'on nous dit de Pierre, dans saint Matthieu, est un enseignement sur la foi, sur notre foi, c'est-à-dire cette attitude de confiance que nous devons avoir en la personne de Jésus-Christ Fils Unique de Dieu révélé comme Messie à Israël. Que ce soit le célèbre passage où Pierre, pour la première fois, confesse : "Tu es le Christ, le Fils du Dieu Vivant !" et où le Christ lui dit : "Ce n'est pas toi qui l'as trouvé tout seul. Ce ne sont pas la chair et le sang qui te l'ont révélé, mais mon Père qui est dans les cieux !" Dans cet épisode-là nous est montré le sens même de la foi qui n'est pas une œuvre humaine en nous, mais qui est véritablement l'œuvre de Dieu. C'est le Père qui travaille dans notre cœur et qui nous donne de reconnaître Jésus comme le Christ notre Sauveur.

Que ce soit plus tard, au moment de la trahison de Pierre ou, Pierre ayant trop présumé de ses forces avait dit au Seigneur : "Je Te suivrai, même si je dois mourir !" Jésus lui avait appris qu'il le trahirait. Et dans cette épreuve de la trahison, Pierre a découvert que la foi qui était dans l'homme quelque chose de si fragile, ne pouvait reposer que sur la miséricorde de Dieu. Quand Pierre a trahi, Jésus le regarde encore et ce regard le fait pleurer.

Aujourd'hui, dans l'épisode que nous venons d'entendre, c'est un autre aspect de la foi. La foi a quelque chose d'enfantin, cela il faut le savoir et il faut nous y faire. La foi a quelque chose d'enfantin parce que, au fond, cette réaction de Pierre est très belle. Elle a quelque chose du cœur d'un enfant. Alors que tous les disciples croient que le Christ est un fantôme, Pierre, lui, au moment même où le Christ dit : "C'est bien Moi !" pressent que c'est vraiment le Christ. Et comme il a ce cœur d'enfant, qu'il a vraiment envie de retrouver la présence de son Seigneur car il croit vraiment à la réalité de son Seigneur, que ce n'est pas un fantôme ou un ectoplasme qui se promène sur les vagues du lac de Génésareth, à ce moment-là, Pierre lui dit : "Si c'est bien Toi, ordonne que je vienne à Toi !" C'est le cri même de la foi. C'est le cri même de la confiance d'un enfant qui voit son père lui tendre les bras et qui court vers lui comme s'il lui disait : puisque ce sont bien les bras de mon père, puisque ce sont bien les bras de ma mère, je vais courir et me jeter dedans. Et en cela Pierre se montre déjà le prototype du croyant, et sa démarche est fort belle, même si elle a ce côté enfantin : "Ordonne que je marche sur la mer !" Après tout il ne fait que demander pour lui ce que le Seigneur est en train de faire pour son propre compte. Si Toi, ô Christ, Tu peux marcher sur la mer, à cause de la confiance que j'ai en Toi, moi aussi, je dois pouvoir marcher sur la mer. Jusque-là rien à redire, d'autant plus que le Christ lui dit : "Viens !" Par conséquent, la foi est toute pétrie de cette obéissance qui fait que, effectivement, lorsque Dieu nous voit prendre tel risque, Lui-même prend le risque de faire réussir l'affaire.

Tout est gâté, au moment où Pierre perd des yeux son Seigneur, et c'est pourquoi le texte de l'évangile nous dit bien, lorsque Pierre se précipite sur les flots, à un certain moment : "Voyant la tempête et la hauteur des vagues qui étaient autour de lui, Pierre prit peur." C'est à ce moment-là qu'il perd son cœur d'enfant. Au moment même où il n'est plus fasciné par le visage de Jésus-Christ et où, dans cette espèce de réalisme qui peut être vraiment dangereux, il comprend le côté tout à fait paradoxal de la situation, non seulement qu'il est en train de marcher sur la mer, mais il est en train de marcher sur une mer démontée, au moment où il juge tout le caractère absolument fou de la situation, effectivement, il perd pied. Alors, le Seigneur, pour manifester que la foi est vraiment son œuvre à Lui, lui tendra la main pour lui dire : Pierre, je te retire de l'abîme des eaux. Ceci est d'une certaine manière un des épisodes du baptême de Pierre. Pierre s'enfonce dans la mort, le Christ lui tend la main et on pourrait dire que cet épisode est un des multiples aspects du baptême de Pierre dans la condition de la foi.

Mais ce que je voudrais en retenir pour nous, c'est que l'attitude de notre foi doit être une attitude d'enfant. Quand nous vivons notre vie de chrétiens, à tout moment, nous mesurons le caractère extrêmement impétueux de la vie de chrétien que nous menons. Nous sommes payés tous les jours pour voir les risques infinis que Dieu nous fait prendre. Nous sommes payés tous les jours pour voir la tempête qui se déchaîne autour de nous. Dieu sait que nous le faisons lorsque nous nous lamentons sur le malheur des temps.

Quand nous disons que tout va mal, aussi bien dans le monde que dans l'Église c'est dans ces mo­ments-là que nous risquons sans cesse de couler parce que notre regard d'homme nous fait très bien entrevoir la difficulté qu'il y a à marcher sur les flots, parce que ce n'est rien d'autre que cela avoir la foi : c'est marcher sur les flots en se disant : "Seigneur, puisque Tu m'as dit "Viens !" je viens vers Toi. Mais plus nous cultivons ce regard humain sur les dangers qui nous entourent, sur les difficultés auxquelles nous avons à faire face, et Dieu sait qu'elles sont grandes, plus nous portons un regard humain, plus nous coulons. Et au contraire, plus nous acceptons de tourner notre regard vers Dieu, plus, à ce moment-là, nous avançons. C'est ce côté extraordinaire de la foi qui est véritablement un regard tourné vers Dieu. Tout dépend de la manière dont nous tournons notre regard.

Si nous voulons, dans une sorte de regard prétendument réaliste, voir les innombrables difficultés, les coups qui nous blessent, les meurtrissures qui déchirent notre cœur et nous en plaindre à Dieu, alors, nous coulerons à pic. Mais si, au contraire, dans une sorte d'acte de foi d'un cœur d'enfant, nous acceptons tous les risques, tous les périls et la hauteur des vagues et les flots agités, et de dire au Seigneur : "puisque tu as dit de venir, nous y allons", à ce moment-là, nous pourrons vraiment marcher et nous ne coulerons pas. Nous trouverons cette véritable assurance que Dieu seul peut donner qui est la force et la tendresse de son regard posé sur nous et qui est la seule source de notre foi. Dans ce temps, où nous traversons la tempête, sachons simplement, de quel côté nous tournons notre regard.

 

AMEN