LE CHRIST DEVANT LA MALADIE CORPORELLE
Am 4, 4-5+7-11 ; Mt 8, 5-17
(21 juin 1982)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Mystra : Guérison de l'hydropique
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a page d'évangile que nous venons d'entendre nous raconte deux guérisons cette guérison célèbre, si connue, du serviteur du centurion et celle de la belle-mère de Pierre qui termine cette soirée du Christ où on lui amène une foule de malades et de possédés, et Jésus, les touchant de la main les guérit, chasse d'eux l'esprit impur. Je ne voudrais pas m'attarder sur la foi du centurion, sur cette admirable expression qu'il en donne, sur l'admiration de Jésus et sur le caractère universel du salut s'adressant non seulement à Israël, le peuple choisi, mais à tous les peuples de la terre dont ce centurion est le représentant, mais je voudrais réfléchir avec vous quelques instants sur ce rapport de Jésus avec la maladie corporelle.
Tout au long de l'évangile, nous voyons Jésus guérir des malades. Il agit ainsi en thaumaturge, il accomplit des miracles et nous nous rendons compte, en y regardant de près, que le motif de ces guérisons est toujours double. D'une part, du côté du Christ il y a sa miséricorde, sa tendresse, le fait qu'Il ne peut pas résister, en quelque sorte au spectacle de la souffrance, de la maladie. Et du côté du malade c'est la foi, cette fascination du regard fixé sur Jésus qui fait que l'on remet totalement sa vie entre les mains de cet homme, entre le cœur et l'affection de cet homme. Rencontre entre la miséricorde de Dieu incarnée dans le cœur d'homme de Jésus et la foi de ceux qu'Il rencontre. Cela nous manifeste que la tendresse de Dieu n'est pas une tendresse désincarnée, une tendresse abstraite. Dieu ne se soucie pas seulement des choses importantes, il ne se soucie pas seulement de guérir notre cœur, notre âme, de laver nos péchés, mais Dieu est attentif aux moindres choses. Et la maladie n'est pas une petite chose, mais dans une certaine perspective un peu trop hâtivement spiritualiste, on pourrait imaginer que Dieu se contente de sauver les cœurs et que si les corps souffrent un peu, cela est relativement secondaire. Non, nous voyons que Jésus, donc Dieu est attentif aussi bien à notre souffrance du corps qu'aux souffrances de l'âme, aussi bien à cette infirmité corporelle qu'à cette infirmité du cœur que sont nos péchés.
D'ailleurs, Jésus ne se contente pas de se pencher sur les cas graves, mais il a aussi cette délicatesse de guérir une fièvre qui n'a pas l'air d'être particulièrement dangereuse. Donc Dieu se soucie aussi de nos petites difficultés. Même les moindres circonstances de notre vie, tout est dans la main de Dieu. Jésus l'a dit en une autre circonstance : "Aucun des cheveux de votre tête ne tombe sans que votre Père des cieux le sache !" Donc la première chose que nous pouvons voir, c'est cette proximité de Dieu par rapport à toute notre existence dans ses détails les plus corporels, les plus matériels et même dans les petits évènements secondaires.
Mais alors nous dirons : il y avait beaucoup de malades en Israël au temps de Jésus, et même s'Il a guéri des foules, comme l'évangile le précise, il y a eu beaucoup de malades qui sont restés malades et qui sont morts. Et Jésus n'a vécu sur la terre que très peu de temps, et il y a des milliers et des millions de gens qui souffrent et qui meurent sans qu'ils soient sauvés de leurs difficultés corporelles. Alors est-ce que la miséricorde de Dieu ne serait que pour quelques-uns et pas pour les autres, ou est-ce que la toute-puissance de Dieu serait trop courte pour atteindre tous les hommes ? Serait-il incapable de nous sauver tous ?
Je crois qu'il faut que nous allions plus loin dans ce rapport entre Dieu et la souffrance humaine, dans ce rapport entre Jésus et les maladies. Si Jésus guérit ce n'est pas le dernier mot de son rapport avec la souffrance humaine. Il va plus loin, Il ne se contente pas d'effacer, en quelque sorte, les souffrances humaines, il est d'ailleurs impossible que toute souffrance disparaisse de ce monde, ce serait un monde de rêve, un monde non pas idéal, impossible, mais Jésus a voulu aller beaucoup plus loin. Cette souffrance, Il ne l'a pas écartée d'un geste de la main, Il l'a prise sur Lui. "Il a pris sur Lui nos infirmités". Il s'est chargé de nos maladies, de nos souffrances. Jésus n'est pas venu d'abord pour nous guérir, mais pour partager notre condition humaine et plus spécialement pour partager la souffrance des hommes, pour partager la douleur des hommes, pour prendre sur Lui toutes nos infirmités et toutes nos maladies pour porter dans son corps, dans sa propre chair, toutes nos épreuves.
Et cela va beaucoup plus loin qu'une simple guérison car le corps est fragile, il est de toute façon passager dans l'état actuel qui n'est pas celui de la résurrection. La chair est mortelle. Elle est donc de toute manière friable et une guérison n'est jamais définitive. Jésus est allé beaucoup plus loin. Il est entré dans notre condition de souffrance, dans notre condition de maladie et de mort et Il l'a portée de l'intérieur, Il y a mis tout son amour pour être vainqueur de cette souffrance et de cette mort, au plus profond. Pas vainqueur simplement en nous délivrant de la souffrance et de la mort, mais en faisant en sorte que cette souffrance, cette maladie, cette infirmité, au lieu d'être simplement la dégradation de notre nature humaine, devienne des actes d'amour, comme Lui-même, par amour a pris sur Lui toutes nos souffrances. C'est ce que l'on appelle la compassion, non pas au sens d'un sentiment vague, mais au sens de la participation aux souffrances. Comme la vierge Marie au pied de la croix, chacun d'entre nous portant notre croix, nous participons à la croix du Christ, c'est-à-dire que nos souffrances ne sont pas simplement cette négation absurde de la santé ou du bien-être, mais nos souffrances deviennent des actes d'amour par lesquels nous sauvons le monde, nous sauvons nos frères avec le Christ. Il a pris sur Lui nos souffrances et Il nous a donné de les porter avec Lui en leur donnant un sens nouveau qui les transfigure. Toute souffrance humaine est désormais, peut désormais être un acte d'amour pour le salut du monde.
Que chacun d'entre nous qui souffrons, peut-être dans notre chair, ou dans notre cœur, parce que tous nous avons des épreuves, que chacun d'entre nous, au cours de cette eucharistie, nous nous unissions profondément au Christ qui a voulu si profondément s'unir à nous pour que, entre Lui et nous, il n'y ait qu'un seul être, que nous ne fassions qu'un seul avec Lui, et que tout ce que nous souffrons, nous sachions qu'Il le souffre avec nous, et que tout l'amour qu'Il met dans cette souffrance, sachons qu'Il nous le donne pour que nous l'y mettions nous aussi.
AMEN