NE VOUS PRÉOCCUPEZ PAS

Am 1, 1-2+2,4-5 ; Mt 6, 24-34

(14 juin 1982)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Ils ne sèment ni ne moissonnent …

C

 

ette page d'évangile semblerait, au premier abord, nous inviter à l'insouciance, à un certain laisser-aller, à ne pas nous préoccuper des choses matérielles, à la limite, à nous laisser vivre, en pensant et sans travailler ni prendre notre part de la peine de ce monde qu'il faut construire. Je crois que ce serait là gauchir la pensée du Christ qui, à aucun moment, ne nous dit exactement cela. Le Christ ne nous dit pas qu'il ne faut pas se préoccuper, qu'il ne faut pas avoir souci de notre propre vie mais qu'il ne faut pas nous tromper sur la hiérarchie des valeurs. "Le corps ne vaut-il pas plus que le vêtement et la nourriture ?" Autrement dit, si nous devons nous préoccuper, c'est d'abord des choses essentielles, c'est-à-dire de notre être et de notre vie. Et il ira plus loin, dans notre vie il y a plus important encore que la vie biologique, il y a le Royaume, la vie éternelle. Et de cela il faut se préoccuper. "Préoccupez-vous du Royaume de Dieu et le reste vous sera donné par surcroît."

Se préoccuper du Royaume de Dieu ne veut pas dire se contenter de rêver à un avenir dont nous ne connaissons pas exactement les coordonnées et les limites, ce n'est pas se préoccuper de quelque chose qui est loin, qui est ailleurs, mais de quelque chose qui est là, aujourd'hui, dès maintenant, car "le Royaume de Dieu est parmi nous". C'est le Christ Lui-même qui nous l'a dit. La vie éternelle est déjà commencée. Ce n'est pas une vie ultérieure qui nous dispenserait de la vie d'aujourd'hui. Mais c'est une vie présente qui est plus profonde que ce que nous apercevons de la vie quotidienne et qui donne son présent à cette vie quotidienne, en mettant chaque chose à sa place.

Ce que le Christ donc nous demande, c'est de ne pas nous perdre dans les petits détails matériels, au détriment de ce qui est fondamental et essentiel. Le Christ nous demande de mettre chaque chose à sa place et, tout en participant chaque jour à la construction de ce monde, à l'aménagement de la terre, car tout cela est nécessaire, ne pas le faire à courte vue, dans une perspective et avec des horizons étroits, qu'est-ce que nous allons manger aujourd'hui ? de quoi allons-nous nous vêtir, mais le faire en vue du Royaume, de ce Royaume qui est déjà en état de genèse, ce Royaume qui est naissant au fond de nos cœurs et qui, précisément, se construit à travers toutes ces activités, même les plus humbles, les plus quotidiennes. Seulement ces activités ne sont pas seulement en vue de l'immédiat, mais en vue de ce qui est réellement profond.

Le Christ nous dit aussi une deuxième chose. C'est que si nous ne devons pas nous préoccuper, nous ne devons pas être inquiets, nous ne devons pas avoir cette sorte d'angoisse qui fait que chaque chose devient un souci et même un poids comme si ce royaume qui vient, ce monde qui naît, cette vie éternelle dépendait essentiellement de nous, comme si c'était nous qui faisions accéder l'univers à son accomplissement, et à plus forte raison comme si c'était de nous que dépendait exclusivement la réussite de nos entreprises ou le succès de nos actes.

Le Christ nous rappelle que c'est le Père du ciel qui fait tout. Il le fait à travers nos mains, à travers nos cœurs, avec notre amour, avec cet enthousiasme qui doit nous remplir, avec cette bonne volonté, avec cet acharnement, avec cette patience, cette persévérance qui doit remplir notre cœur. Mais c'est Dieu qui fait tout. Nous ne sommes pas seuls à l'œuvre comme si tout dépendait de nos capacités, de nos dons, de nos efforts. Dieu agit à travers nos mains si nous le laissons prendre sa place, autrement dit si nous n'occupons pas tout le terrain avec nos soucis, nos préoccupations, nos inquiétudes, notre fatigue, notre manière de nous y prendre comme si nous voulions tout tenir en mains. Si nous le laissons, Lui Dieu prendre les choses en mains, alors "regardez les oiseaux du ciel, les lis des champs", regardez l'univers regardez cette profusion avec laquelle Dieu crée et crée sans cesse, transforme, transfigure, remplit ce monde de beauté, de joie, de vie, de sève. Oui, Dieu n'est pas chiche, Dieu n'est pas avare. Ses dons sont répandus à profusion et ils débordent infiniment les besoins réels de toutes les créatures, les aspirations et les désirs de l'homme. Dieu est à l'œuvre avec la surabondance de son amour comblant et c'est nous qui risquons toujours de rendre étroit le goulet par où pourra passer l'eau vive de la grâce en limitant nos perspectives.

Nous devons sans cesse être disponibles à cette invention puissante de la grâce de Dieu, car, comme le dit le Christ, aujourd'hui prend souci de lui-même : "Ne vous inquiétez pas du lendemain" En réalité, cela veut dire que chaque jour est nouveau parce que l'action de Dieu est aussi débordante que sa grâce et que chaque jour tout commence à neuf, et tout commence comme dans une sorte de profusion et de surabondance de grâce, à condition que nous sachions voir cette grâce et lui laisser la place pour qu'elle puisse agir. Si, souvent, nous avons l'impression que nos journées sont vides, mornes ou ternes, ou encore qu'il leur manque toujours quelque chose, que nous sommes toujours en défaut, en déficit, en besoin, c'est parce que nous ne savons pas regarder la surabondance de la grâce de Dieu, nous ne savons pas émerveiller notre cœur comme le ferait un enfant et nous ne savons pas nous laisser prendre par ces mains de Dieu qui veulent nous façonner sans cesse.

Alors, ne soyons pas insouciants, mais soyons confiants. Ne soyons pas superficiels, mais soyons profonds. Ne soyons pas inquiets, mais soyons entièrement ouverts à ce renouvellement perpétuel que Dieu veut faire en nous et à travers nous, dans le monde.

 

AMEN