JE NE SUIS PAS VENU APPORTER LA PAIX
Ex 12, 37-42 ; Mt 10, 32-39
(21 juillet 1981)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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ous sommes souvent tentés et je pense que c'est une réaction un peu à la mode de penser que la foi chrétienne est une foi qui réconcilie les inconciliables, qui permet d'établir une sorte de consensus universel qui amène une paix selon laquelle tout le monde peut continuer à penser selon son propre sentiment, selon son cœur, les uns étant toujours en état de tolérance à l'égard des autres.
Pourtant, nous venons de le chanter : "La Parole du Seigneur est brûlante". Dans l'épître aux Hébreux, il y a deux ou trois jours, nous lisions ce passage : "La Parole de Dieu est tranchante comme un glaive acéré." Et les paroles que le Christ nous adresse aujourd'hui sont bien des paroles tranchantes : "Je ne suis pas venu apporter la paix sur la terre, mais le glaive !" Je suis venu opposer les hommes les uns aux autres. Et Il va même jusqu'à nous dire que si nous le renions sur la terre, Lui nous reniera devant son Père. Ces paroles sont rudes et même si nous les entendons de temps à autre au fil de l'année liturgique, elles n'entament pas suffisamment notre tranquillité, notre quiétude et elles ne nous mettent pas, en général, suffisamment en face de l'exigence de l'évangile.
Nous sommes tellement habitués à dire et à répéter que l'évangile c'est la Loi d'amour, que nous finissons par croire que l'amour de Dieu est une sorte de bienveillance presque bonasse, dont l'indulgence est tellement sans limite que finalement, quoi que nous fassions, nous nous en sortirons toujours. Entendre dire tout à coup que si nous renions le Christ devant les hommes, Lui aussi nous reniera devant son Père, devrait un petit peu nous réveiller.
"Je ne suis pas venu apporter la paix !" Pourtant le Christ dit aussi : "Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix !" Toute la différence est là. "Je vous donne ma paix !" Le Christ précise bien : "Je ne vous la donne pas comme le monde la donne !" C'est que la paix de Dieu n'est pas la même chose que la paix humaine, que la paix du monde telle que nous l'entendons. Ce n'est pas simplement en nous démobilisant, en essayant de faire des compromis, en essayant de donner audience à toutes les opinions quelles qu'elles soient de telle sorte que l'on puisse avoir une sorte de syncrétisme où tout le monde serait heureux, ce n'est pas ainsi qu'on obtient la paix de Dieu. La Parole de Dieu est un glaive et c'est pourquoi le Christ est venu apporter sur la terre un glaive, c'est-à-dire qu'il faut que nous prenions parti. Nous ne pouvons pas simplement être du Christ et être en même temps du monde, continuer à gérer nos affaires comme si l'évangile n'existait pas, et en même temps y ajouter un petit peu de coloration évangélique pour que tout aille bien. L'évangile prend notre vie tout entière, de A jusqu'à Z, d'un bout à l'autre. Nous ne pouvons pas être chrétien si nous ne marquons pas des refus, si nous ne marquons un certain nombre de positions exigeantes même si elles nous amènent à nous mettre en contradiction avec les idées reçues, avec les opinions courantes et avec un certain nombre de modes qui pullulent autour de nous.
Je pense qu'être chrétien, c'est nécessairement être un signe de contradiction comme le Christ l'a dit Lui-même. Et d'abord un signe de contradiction à l'intérieur de nous-mêmes. Pour avoir la paix, il ne faut pas éliminer les soucis, les inquiétudes ou les interrogations. Ce n'est pas en mettant un couvercle sur les problèmes que nous aurons la paix en notre cœur. Il faut, au contraire, aller jusqu'au fond, il faut débrider les plaies. Il faut qu'à l'intérieur de nous-mêmes nous sachions y voir clair et y voir assez clair pour discerner ce qui est conforme au Christ et ce qui est contre le Christ. Nous ne pouvons pas à ce moment-là transiger. Il faut que notre adhésion au Christ aille jusqu'à un certain nombre de renoncements, de déchirements et de refus a l'égard de notre propre sentiment, de notre plaisir qui peut être assez dur à vivre.
Et s'il faut ainsi mettre le glaive du discernement à l'intérieur de notre propre cœur, il faut aussi savoir le mettre à l'égard des autres. Nous devons, à l'égard de ceux qui nous entourent, de nos proches comme de nos moins proches, de nos frères chrétiens comme de ceux qui ne le sont pas, il faut savoir dire vraiment ce que nous pensons dire vraiment ce que le Christ pense. Il faut que nous soyons prêts à être méconnus, à être éventuellement rejetés pour notre adhésion au Christ. Etre chrétien n'est pas une chose facile. Il a pu se faire qu'à certaines périodes de l'histoire du monde où un certain consensus au moins apparent et quelquefois bien superficiel donnait au fait d'être chrétien une sorte de facilité, en tout cas ce n'est pas le cas maintenant. Le monde est traversé de nombreuses valeurs qui sont contraires à l'évangile et nous devons dire non à ces valeurs et affirmer notre fidélité au Christ, même si cela doit nous coûter cher.
AMEN