TU ES LE FILS DU DIEU VIVANT
1 Co 6, 1-11 ; Mt 16, 13-20
(9 septembre 1980)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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I |
l y a un moment dans la prédication de Jésus en Galilée où celui-ci prend ses disciples à l'écart pour approfondir leur formation afin qu'ils puissent marcher à sa suite, et, bientôt, comme Il le leur dira, être envoyés dans le monde comme lui-même a été envoyé par le Père. De cette mise à l'écart par rapport aux foules, nous avions déjà un indice quand Jésus part avec ses disciples vers le littoral de Tyr et de Sidon, en dehors du territoire de la Palestine. Et c'est là que la Syro-phénicienne est venue supplier Jésus de guérir sa fille. Peut-être que ce désir de Jésus de se mettre à l'écart explique un peu la réponse étrangement indifférente qu'Il fait à cette femme, avant d'être vaincu par sa foi et de lui accorder ce qu'elle demande.
Aujourd'hui nous voyons le Maître s'éloigner dans la région de Césarée de Philippe, au Nord et en dehors de la Palestine. Pendant tout ce temps où Jésus essaie de se trouver seul avec ses disciples pour approfondir leur pénétration du mystère, trois événements importants vont se passer. Il y aura bientôt la première annonce de la Passion. Pour la première fois, Jésus va révéler à ses disciples quelle est l'issue de cette extraordinaire aventure qui jusque-là semblait purement merveilleuse, allant de triomphe en triomphe, la foule étant toujours enthousiaste. Jésus va leur révéler que tout cela se terminera par la croix.
Le deuxième événement sera la Transfiguration de Jésus quand Il manifestera à Pierre, Jacques et Jean, sa gloire, le mystère de sa Résurrection entrevue par anticipation afin que, justement, devant l'annonce de cette passion prochaine, leur foi ne défaille pas.
Le troisième événement, qui est d'ailleurs le premier dans l'ordre chronologique, est la confession de Pierre à Césarée de Philippe. Jésus interroge ses disciples pour savoir ce que l'on pense de Lui et ce qu'eux pensent de Lui. La réponse de Pierre, au premier abord, n'est pas absolument décisive. Car dire de Jésus qu'il est le Fils de Dieu, ce pouvait être dans le vocabulaire juif courant de l'époque, un terme, non pas bien sûr, secondaire mais qui n'avait pas toute la plénitude que nous y mettons. En effet, Fils de Dieu, dans l'Ancien Testament, désigne le Messie, l'Envoyé de Dieu, mais pas nécessairement Dieu Lui-même se faisant homme. Fils de Dieu, c'était déjà la manière dont Dieu avait promis de traiter David et Salomon à sa suite. Et l'image de ces rois qui avaient été les fondateurs, selon le cœur de Dieu, du peuple élu, rassemblé par leurs soins, à l'image de ces rois, était promis le roi messianique qui serait le Fils de Dieu. Mais il fallait lire avec profondeur les textes du prophète, pour entrevoir que celui-ci, ainsi promis, ne serait pas seulement un homme supérieur, pas simplement un envoyé de Dieu, mais Dieu Lui-même venant sur la terre.
Quand Pierre dit à Jésus : "Tu es le Fils du Dieu vivant !" il est probable, il est même certain, que son affirmation ne peut pas aller plus loin que l'affirmation de la messianité de Jésus, c'est déjà beaucoup, c'est déjà reconnaître en Jésus, celui en qui s'accomplissent les promesses faites à Abraham, à Moïse et à David. Mais Pierre, pas plus qu'un homme sur la terre, n'aurait pu, de lui-même, imaginer que Dieu puisse, en personne, se faire homme. Ce sera le scandale des Juifs et l'énorme difficulté de notre foi chrétienne que d'amener à entrevoir comment cet homme, Jésus, est en même temps, personnellement, le Verbe, la deuxième personne de la Trinité.
Cependant, dans cette confession de foi de Pierre, à travers cette affirmation de la messianité de Jésus, il y a un dynamisme qui est celui précisément de son amour pour le Christ, de sa confiance dans le Christ, de sa foi en Jésus. Un dynamisme qui va au-delà du contenu même de son affirmation et qui est déjà, en fait, sur l'au-delà de la Révélation que petit à petit Jésus va essayer de leur faire découvrir, précisément, entre autres, par la Transfiguration. Pierre fait une confiance absolue, totale à Jésus. Il lui donne sans réserve son cœur, son âme et Il est prêt à le suivre jusqu'au bout du mystère que Jésus veut révéler. C'est pourquoi, même Pierre, ne peut pas encore affirmer que Jésus est Dieu. Il est prêt, en quelque sorte, par l'ouverture, par la transparence de son cœur, à suivre Jésus jusque-là, jusque-là ou Jésus voudra le conduire dans la découverte de son mystère. Et c'est cela que Jésus célèbre quand Il répond à Pierre : ce que tu viens de dire, tu n'en sais peut-être pas tout le contenu, tu ne sais pas encore jusqu'où cela peut aller, parce que ce n'est pas la chair et le sang, ton intelligente humaine, tes capacités de compréhension qui te l'ont fait découvrir, mais c'est véritablement mon Père qui est dans les cieux qui l'a déposé dans ton cœur, dans ton esprit dans ton âme.
Frères et sœurs, je crois que c'est cela la foi, pour nous aussi. Pour nous aussi, le mystère de Dieu, plus particulièrement le mystère de Dieu fait homme, le mystère de cette personne de Jésus qui est, à la fois, la deuxième personne de la Trinité avec tout ce que cela peut ouvrir devant nous d'abîme insondable, incompréhensible, le mystère de cette personne de Jésus, qui, fils de Dieu, au sens le plus fort du terme, est en même temps un homme semblable à nous, ce mystère qui nous est impénétrable à tout jamais, et si nous voulons en avoir une démonstration, y voir clair, nous serons d'avance déçus, et il n'est pas étonnant, à ce moment-là, qu'un jour ou l'autre nous disions : cela est trop difficile, cela est incompréhensible et cette foi chrétienne je la quitte sur la pointe des pieds, je la laisse.
Nous ne devons pas essayer de comprendre ce que veut dire le mystère, mais ce qui véritablement est de foi, c'est cette ouverture de notre cœur à la vérité de Dieu. Savoir que Dieu, que le Christ, en particulier est un être d'une lumière, d'un amour tel, que nous pouvons, sans réserve, lui donner notre cœur, notre esprit, notre être tout entier, une confiance sans limites, de telle sorte que ce mystère qui nous échappe, mais qui est en nos mains comme son bien propre, Il puisse déjà le déposer, comme un secret presque inaccessible, mais d'une grande plénitude, comme un secret devant lequel nous sommes dans l'émerveillement et l'adoration, même si nous ne comprenons pas tout. La foi, ce n'est pas un privilège que certains auraient le droit de comprendre et les autres non. La foi c'est une ouverture de notre cœur à cette plénitude de la lumière de Dieu. Et c'est une reconnaissance, par là même, que les capacités de notre esprit sont immenses, certes, mais souvent limitées. Et que donc, au-delà de tous les raisonnements, de toutes les découvertes, à un moment, il faut se mettre en silence, à genoux, pour recevoir et adorer.
AMEN