ON VOUS A DIT, MOI JE VOUS DIS

Am 9, 11-15 ; Mt 5, 27-32

(5 juillet 1980)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

N

 

ous lisons depuis quelques jours ce discours inaugural de la vie publique de Jésus qu'on appelle le discours sur la montagne. Tout au long de ce discours, Jésus oppose les réglementations des pharisiens, celles de la Loi ancienne et sa propre exigence : "On vous a dit, et bien, moi, je vous dis."

Volontairement le Christ fait preuve d'une exigence extrêmement forte, considérable. "On vous a dit de ne pas tuer, et moi je vous dis de ne même pas injurier, de ne pas vous mettre en colère." Volontairement le Christ multiplie, étend les exigences de la morale évangélique. Aujourd'hui, il prend une manière paradoxale pour nous manifester l'absolu de son exigence : "Si ta main, si ton œil te scandalise, arrache-le, jette-le loin de toi." Il s'agit là, bien entendu, d'expressions imagées, mais qui veulent nous dire qu'il ne s'agit plus d'une morale, au sens strict du terme, c'est-à-dire d'une réglementation précise du permis et du défendu. L'exigence du Christ, telle qu'elle apparaît, dès le début de sa prédication, est une exigence absolue. Le Christ ne nous demande pas un certain nombre de devoirs à accomplir, un certain nombre d'actions à éviter. Le Christ nous demande tout. C'est non seulement nos actes, mais aussi nos pensées les plus secrètes, comme Jésus vient de nous le dire, qui doivent être évangélisées, changées, transformées. Ce n'est pas seulement l'adultère qui est condamnable, mais la plus petite pensée, le plus petit désir est déjà péché.

Ce n'est pas que le Christ veuille remplacer une loi par une autre plus sévère. C'est qu'Il veut nous faire comprendre qu'il ne s'agit pas seulement d'une loi, mais comme Il le disait "d'accomplir la Loi", c'est-à-dire, d'aller jusqu'à la signification profonde, jusqu'à l'exigence profonde de cette Loi. Dans l'évangile, il ne s'agit pas d'établir une limite précise entre ce qu'on peut permettre et ce qu'on devrait interdire, il s'agit d'un appel, d'un appel à la perfection : "Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait." Dieu ne nous impose pas un certain nombre de règles. Il nous appelle à partager, à participer à sa perfection. Et la perfection de Dieu, c'est cet amour infini et sans limites, par lequel Il se donne, sans aucun retour sur lui-même. C'est à cela qu'Il nous appelle. Et c'est pour cela qu'il ne s'agit plus de s'interdire telle ou telle action qui serait moralement condamnable : il faut se donner tout entier, se donner sans limites. C'est cet appel à un don absolu que le Christ fait entendre dès le premier discours, dès les béatitudes par lesquelles Il ouvre ce discours, en proclamant bienheureux ceux qui pleurent, ceux qui ont faim et soif, non pas parce qu'ils pleurent ou parce qu'ils ont faim et soif, mais parce que tout cela est comblé, et infiniment au-delà, par cette présence en nous, qui nous est réellement communiquée de l'amour de Dieu. Cet amour c'est comme un feu dévorant dont l'exigence nous entraîne au-delà des limites de ce que nous estimerions raisonnable.

Le Christ demande tout parce qu'Il nous donne tout. Le Christ n'est pas un tyran exigeant qui voudrait plus qu'il n'est possible de donner. Si le Christ nous demande d'aller jusqu'au bout de nous-mêmes, et au-delà du bout de nous-mêmes, c'est parce qu'Il vient Lui-même habiter en nous. Il fait sa demeure en nous. Il met en nous sa force, sa grâce, sa vie même, et par conséquent, ce n'est plus nous qui y habitons mais c'est Lui qui vit en nous : "C'est le Christ qui vit en moi " dit saint Paul. C'est pourquoi nous pouvons ainsi dépasser les limites du raisonnable humain.

Écoutons cet appel du Christ qui n'est pas une exigence dure, mais un appel d'infinie présence, d'infinie estime, car le Christ nous prend vraiment pour ses frères, pour les fils du Père et comme participants de cette vie divine. Nous pouvons, aidés par Lui, transportés par Lui, aller jusqu'au bout, jusqu'aux limites de cet amour qu'Il nous donne. Cet amour, le Christ l'a vécu jusqu'à la croix, et dans le pain et le vin, Il se donne à chaque eucharistie. C'est cet amour vécu jusqu'à la croix, jusqu'au corps livré, jusqu'au sang versé, que le Christ nous communique.

Renouvelons cette rencontre avec le Christ qui nous donne, qui nous envahit totalement de son amour. Écoutons cet appel, laissons-nous conduire par Lui, jusqu'au bout de l'exigence infinie de l'amour. Donnons tout !

 

AMEN