L'IVRAIE ET LE BLÉ

Ep 1, 15-23 ; Mt 13, 36-42

(28 juillet 2009)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

F

rères et sœurs, vous avez remarqué que la parabole de l'ivraie et les explications qui sont données après n'ont pas tout à fait le même accent. C'est toujours une question de comprendre ce que Jésus est venu apporter dans cette réalité qu'il a annoncée, le Royaume. Quand Jésus a annoncé le Royaume, il était en butte à une certaine résistance. Il est vrai que l'idée du Royaume était une idée inhabituelle. Au mieux, quand on pensait au Royaume, on pensait royauté politique, comme lorsqu'on on a voulu faire Jésus roi, après la multiplication des pains. Dans ces cas-là, évidemment, l'idée du Royaume est une sorte de royaume qui s'implante sur la terre, et donc normalement, il faudrait faire régner un ordre politique directement dicté par Jésus.

        Ceux qui le comprenaient peut-être un peu plus profondément, étaient sans doute surtout les disciples mais aussi un certain nombre de gens auxquels s'adressait Jésus. La question qui se posait était :  si Jésus annonçait le Royaume, pourquoi cela ne marchait-il pas tout de suite ? Donc, c'est là que Jésus a pris cette parabole tirée de la vie courante de l'époque, c'est-à-dire le champ de blé qu'on a bien labouré, qu'on a bien préparé, on a semé le blé, et tout à coup, pousse l'ivraie, les mauvaises herbes ! C'est l'objection que se font les disciples : comment se fait-il que le Royaume que tu annonces ne soit pas un champ bien net, bien propre, on dirait aujourd'hui, arrosé régulièrement avec du désherbant sélectif qui empêche la mauvaise herbe de pousser.

        Jésus refuse cette hypothèse et dit : de toute façon, ce n'est pas votre problème. Le premier niveau de la parabole, celui sur lequel Jésus voulait insister au moment même où il commençait à prêcher le Royaume, c'était de dire : ne croyez pas que je vous apporte un Royaume aseptisé. Ce sera un Royaume dans le champ du monde, avec l'ivraie et la mauvaise herbe qui continuent à pousser. Donc, on ne va pas passer son temps à éradiquer le mal, les menaces, Satan, et toutes les choses de cet ordre-là. On va d'abord laisser pousser le grain qui aura par la grâce la force de pousser et ne vous occupez pas de l'ivraie. C'est vrai qu'encore aujourd'hui il y a trop de gens qui se préoccupent de vouloir aseptiser le champ de Dieu, le Royaume de Dieu, condamner le monde, prononcer des anathèmes, de dénoncer tous les dangers de toutes sortes , etc … Précisément, Jésus nous demande de ne pas agir de cette façon.

        Evidemment, si le Royaume est cette réalité nécessairement mélangée, et pas simplement les chrétiens d'un côté et les non chrétiens de l'autre, mais, à l'intérieur même des chrétiens, l'Église est aussi un  champ où il pousse de l'ivraie. Il y a aussi des chrétiens comme disait saint Augustin  qui ne sont chrétiens que de nom et pas de réalité. On n'y peut rien, c'est comme ça ! Ce n'est pas la peine de vouloir passer la machine à asperger avec le désherbant, ce n'est pas notre travail. Jésus a dit que l'Église et le monde seraient comme cela jusqu'à la fin.

        Seulement, dans la première communauté chrétienne, cela leur a travaillé dans la tête, et quand Matthieu a rédigé son évangile et l'a édité, il a voulu essayer d'expliquer un peu mieux en fonction de nouvelles situations comment on pouvait aussi approfondir le sens de la parabole. C'est à ce moment-là qu'il a complètement centré le poids de la parabole sur la fin des temps, alors que Jésus mettait plutôt l'accent sur le temps présent. Donc Matthieu a surtout insisté sur la question de savoir ce qui allait se passer à la fin des temps. Là, c'est la fameuse idée de la moisson avec les anges qui trient l'ivraie et le bon blé.

        Vous remarquerez que l'interprétation insiste sur le fait que ce sont les anges de Dieu et pas les hommes qui même au jugement dernier, vont faire le tri. Le tri lui-même est une opération de grâce, Dieu sait trop bien quelle est la fragilité et la bêtise humaine pour ne pas leur confier le souci de faire le nettoyage par le vide, ce qui est le pire de tout. Dieu sait que la situation est fragile et qu'il va falloir arracher le blé et l'ivraie de façon correcte et que cela relève du savoir faire de Dieu, et il ne le délègue qu'à ses anges, c'est-à-dire à ceux qui sont chargés de rassembler toute l'humanité dans le Royaume.

        Cette parabole est très instructive, parce qu'elle nous apprend que nous-mêmes, comme chrétiens à certains moments, nous avons envie de prononcer des anathèmes, disant que cela vient du démon, et cela du mal, etc … Qu'en savons-nous ? Nous n'en savons rien du tout. Nous avons déjà de la pine à faire le discernement pour notre petit champ de blé dans lequel il n'y a pas mal d'ivraie qui pousse, alors ne nous mêlons pas d'aller déterrer l'ivraie chez les voisins, on risquerait comme le dit Jésus, de déterrer le bon grain en même temps. Chacun d'entre nous est un champ de blé extrêmement mélangé. Chacun d'entre nous fait pousser de l'ivraie avec autant d'ardeur qu'il fait pousser le blé, il ne faut pas se faire d'illusions là-dessus.

        Ce que Jésus demande, c'est la confiance, et c'est toujours le même processus : Jésus dit que si le grain a été semé, même s'il y a de l'ivraie dessus, le grain poussera. La foi dans le Royaume est une affaire de confiance, ce n'est pas une affaire d'éradication et de méfiance. C'est ce qui est intéressant dans la parabole, que ce soit au premier niveau de la parabole telle que Jésus l'a dite. Pour expliquer à ses amis autour de lui ce qu'était le Royaume, ou que ce soit un peu plus tard lorsqu'il a montré à travers l'interprétation de Matthieu ce qu'allait devenir le Royaume quand il grandirait, chaque fois, il a bien affirmé que le Royaume c'était son affaire et l'affaire de ceux à qui il confiait le soin de donner au Royaume la pleine et entière figure.

        Ceci, frères et sœurs, nous invite d'une part à une certaine prudence, à une certaine réserve, concernant notre jugement sur nous-mêmes et sur les autres, et d'autre part, à une véritable attitude de confiance par rapport au mystère du Royaume. Le Royaume ne pousse pas toujours comme nous le croyons, nous avons souvent les yeux fixés sur l'ivraie, et on ferait bien mieux de les fixer sur le bon grain, ce serait beaucoup plus utile pour tout le monde.

 

        AMEN