PROVIDENCE ET PRÉVISION

Ba 4, 5-18 ; Mt 6, 19-34

(25 juin 2009)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

S

'il y a un métier moderne, auquel Dieu n'avait jamais pensé, et qui a pris une importance décisive dans notre monde actuel, c'est le métier des assureurs et des cabinets d'assurances. En effet, même si de temps en temps dans le monde antique on avait déjà un peu le réflexe par exemple d'assurer les cargaisons de navires, mais en réalité, on ne les assurait pas, on répartissait les risques entre l'armateur et celui qui faisait transporter la marchandise. 

       En fait, le monde moderne est devenu un monde des assurances. Ceci est extrêmement significatif. Pourquoi ? Parce que le réflexe des assurances c'est notre réflexe occidental vis-à-vis de l'avenir. Il faut absolument assurer l'avenir. Qu'est-ce que la liberté moderne ? C'est la prise que l'homme a sur son avenir. L'homme se construit en fonction de l'avenir qu'il a choisi, qu'il a déterminé et l'homme essaie de garantir par tous les moyens la possibilité de fabriquer cet avenir. 

       On touche là un des éléments les plus sensibles et les plus délicats de notre mentalité moderne qui pourrait s'expliquer de la façon suivante : quand les chrétiens sont arrivés dans le monde romain et hellénistique, ils ont dit que Dieu avait un projet sur les hommes, et l'on a appelé ce projet la Providence. C'est une très belle chose et la pierre de touche de ce projet, c'est le texte que nous venons d'entendre : les lis ne filent ni ne moissonnent, les oiseaux ne font pas de greniers pour y mettre les grains à l'abri. Il y a une sorte de vigilance et de providence de Dieu sur le destin de la création et plus spécialement sur le destin de l'homme. Au fur et à mesure que l'homme a réfléchi sur ce problème, au fur et à mesure que l'homme a eu des possibilités techniques extrêmement élaborées, il a commencé à penser que tout ce qui est de la prévision relevait de sa seule liberté à lui et que finalement, il valait mieux garantir son avenir à partir de ses projets personnels. On a là une sorte de conflit entre la providence et la prévision. La providence c'est ce que Dieu voit pour nous, la prévision, c'est ce que nous, nous voulons voir et limiter notre regard pour nous-mêmes. 

       Il est certain, qu'aujourd'hui, très souvent, nous sommes pris entre ces deux attitudes. L'attitude de la confiance qui dit que c'est Dieu qui fera face à l'avenir de l'humanité, et l'avenir de la prévision, je n'ose pas dire de la méfiance, mais en tout cas du calcul et de la mesure qui consiste à dire : l'avenir est mon affaire. 

       C'est pourquoi il ne faudrait peut-être pas lire ce texte uniquement en disant : nous n'avons plus rien à voir dans l'avenir. Si ! nous avons à voir sur l'avenir. Mais ce qui est la mesure de notre regard sur l'avenir ce ne sont pas uniquement nos prévisions, c'est le dessein de Dieu, c'est le projet de Dieu. Je pense que les chrétiens peuvent continuer à faire des projets ou des contrats d'assurances, je pense que les chrétiens peuvent toujours essayer d'avoir des principes de précautions, mais cela n'empêche que tout cela s'inscrit dans un projet plus grand, un dessein d'avenir de Dieu pour toute l'humanité, et que là, en aucun cas nous ne pouvons nous mettre à sa place. 

       Quels que soient les moyens où par la sagesse technique, les moyens de prévoir, de diagnostiquer, de voir ce qui pourrait se passer, quelle que soit la puissance de ces moyens, il reste une sorte de radicale fragilité, ce devenir de l'humanité est dans la main de Dieu. 

       Frères et sœurs, je pense que ce texte que nous venons d'entendre sur les oiseaux du ciel et les lis des champs, n'est pas une invitation à la démission pure et simple. Ce serait trop facile de dire j'envoie mon enfant acheter du pain, tant pis s'il traverse les passages quand c'est rouge et qu'il se fait écraser par une voiture, c'est la providence ! Il y a d'autres religions qui se chargent d'une interprétation pareille du devenir de la vie. Je ne crois pas que ce soit tout à fait recommandable. Mais il faut savoir que tout ce que nous pouvons faire et que notre propre attitude vis-à-vis de l'avenir n'est pas simplement une question d'emprise ou de pouvoir sur notre avenir ou sur l'avenir de l'humanité. Il y a quelque chose dans l'humanité quand elle est exposée à l'avenir qui ne dépend pas d'elle. 

      C'est dans la mesure où l'on arrive à reconnaître cela qu'après on peut s'avancer avec beaucoup plus d'audace parce que le fait de percevoir que l'avenir de l'humanité repose dans la main de Dieu augmente notre propre liberté vis-à-vis de l'avenir. Je pense que lorsqu'on regarde les grandes figures de sainteté dans l'Église, et même les grands coups d'audace dans l'humanité, ce qui est le dénominateur commun ce n'est pas simplement que ces gens étaient sûrs d'eux, c'est notre manière très caricaturale de voir les choses, mais c'est que ces gens se sentaient comme portés par une destinée qui les dépassaient et ce qu'ils imaginaient, tout ce qu'ils projetaient, tout ce qu'ils essayaient de voir, ils avaient la liberté de l'envisager ainsi parce qu'ils savaient qu'ils étaient comme tenus par la main et guidés dans leur projet. 

       C'est vrai, vous le savez, quand un enfant sait que la main de son père ou de sa mère le tient avec sécurité, l'enfant a plus d'assurance, plus d'initiative et de joie de vivre. C'est exactement la même chose : tout ce qui est notre regard sur l'avenir sera d'autant plus confiant, libre et assuré, qu'il reconnaîtra la source unique de toute Assurance au grand sens du terme avec une majuscule, c'est-à-dire le dessein bienveillant de Dieu sur l'homme et sur le monde. 

 

      AMEN