HEUREUX DANS L'OBSCUR ABÎME

Ps 129

(9 juin 1991)

Homélie du Frère Michel MORIN 

 

Lavoûte-Chillac : Christ roman 

F

rères et sœurs, vous le savez quelle que soit notre condition, les circonstances de notre vie je parle des circonstances profondes, celles que chaque homme est seul à connaître, le grand souci de l'homme, la grande espérance de l'homme, c'est-à-dire souvent son drame intérieur, c'est de rencontrer Dieu, de chercher la lumière, de trouver une eau pure, et ceci pour éclairer son esprit, laver son cœur, fortifier son corps. Aujourd'hui je voudrais simplement, autant pour vous que pour moi, laisser le Seigneur nous désigner, de façon aussi directe que délicate, un des lieux privilégiés de cette rencontre possible entre l'homme et son Dieu. Je le ferai simplement en commentant brièvement le psaume 129.

       Le psaume 129 campe deux antagonistes, deux personnes qui se cherchent, s'attendant, s'appelant, mais l'on a l'impression humaine qu'elles ne parviennent pas à se rencontrer tout à fait. Ces deux personnes : l'une, le Seigneur et l'autre le veilleur. Mais où est le lieu de rencontre possible ? il est exprimé très sobrement, mais dans un très riche symbolisme, par la première expression du psaume : "du fond de l'abîme". Voilà que le fond de l'abîme devient le lieu possible de la rencontre de l'homme et de Dieu. Il ne s'agit pas ici de faire des explications sur le mal, sur la souffrance, sur toute chose qui abîme le cœur ou le corps de l'homme. Il ne s'agit pas d'en chercher des argumentations, même mystiques ou théologiques dans lesquelles souvent le prédicateur s'embarque et s'emballe en des développements psycho-religieux plus ronflants qu'autre chose.

       "Du fond de l'abîme", chaque homme le sait très bien, même s'il n'arrive pas à le dire, car l'être réel ne correspond pas toujours à l'être verbal, chaque homme sait très bien que le fond de sa vie est un abîme, la surface de notre vie, les traits de nos visages, nos habits ou nos maquillages, nous protègent de ce qu'il y a de plus profond et de plus fragile et de plus difficile. Mais c'est probablement ainsi qu'il nous faut faire pour essayer de vivre ensemble, car si nous connaissions le cœur de chaque homme tel qu'il est, nous ne pourrions pas le supporter, il n'y a que Dieu qui pourrait le faire. Le fond de l'abîme, on ne peut pas le désigner ni le décrire, je m'en garderai bien. Que chacun d'entre nous essaie de le regarder, de le reconnaître, de l'afficher. J'évoque simplement quelques grandes situations : la maladie, le handicap physique, la vieillesse du corps, ce corps, qui, comme dit saint Paul se détruit, fardeau de notre vie dont l'apôtre dit encore qu'il est "léger". Quelle audace ! je ne me le serais pas permis aujourd'hui. Léger, ce fardeau, mais il ajoute : "par rapport à la gloire future". Je veux bien y croire, je ne la connais pas encore cette gloire, c'est vrai, elle sera lourde, mais je n'en connais pas encore le poids, et le fardeau, s'il est léger relativement à ce poids de gloire, reste encore bien lourd pour cette vie souvent sans gloire.

       L'abîme, c'est aussi toutes les descentes de l'homme au fond de sa misère, la solitude profonde des prisonniers, l'humiliation à peine supportable des hommes qui subissent publiquement délation, humiliation, dénonciation, tout ceci orchestré par une presse, toutes tendances confondues, affamée de scandale et de mal, plus que de vérité. La solitude, c'est celle que certains connaissent, la perte d'un enfant, du conjoint, du divorce, qui même si une histoire d'amour a recommencé, reste toujours profondément dramatique. Ces abîmes et encore tant de choses imprononçables écrites au cœur de l'homme, des mots invisibles, illisibles à notre œil manquant de finesse, à notre charité bien peu aiguisée pour les lire.

       Or, c'est au cœur de cet abîme que l'homme est appelé à rencontrer son Seigneur. Pourquoi ? d'abord parce que le Seigneur y est descendu. Nous le chantions dans l'antienne du psaume : "Dans les abîmes de la mort, le Seigneur a veillé". Ces profondeurs de la mort furent pour Lui sa Passion le rejet, la trahison, le reniement, l'abandon. Le Christ n'en a donné aucune explication, Il est descendu, c'est tout. Puis au matin de Pâques, alors qu'Il avait pris sur Lui tous les cris des hommes, qu'Il avait épousé dans un consentement illimité, indissoluble et fécond, toute souffrance et toute détresse humaine, le Père l'a appelé à signifier par sa Résurrection que, dans le plus profond de toute cette détresse quelqu'un veille, c'est le Seigneur ressuscité. Quelle que soit votre détresse, quelqu'un veille, c'est le Seigneur. Alors vous pouvez sans chercher les mots, sans faire de phrases, ni de phraséologie, crier vers Lui : "Du fond de ma détresse, de mon abîme, je crie vers Toi, Seigneur".

       Crier vers le Seigneur, c'est la première attitude, l'attitude de la foi, parce qu'Il écoute, Il tend l'oreille, elle est très belle cette image Dieu tend l'oreille à des bruits que l'oreille humaine ne peut pas entendre parce qu'ils sont trop profonds, Lui les entend, les reçoit. Dieu tend l'oreille, Il est attentif, Il connaît les fautes, mais Il les pardonne. C'est de cette conviction de foi que peut naître, au fond de chaque détresse humaine, la veille. Car l'homme, du fond de son abîme, va veiller avec l'huile de la prière, avec l'huile de la certitude, avec l'huile de cette présence de Jésus, huile que Lui-même donne comme une lumière et comme un baume sur le cœur, Il est Lui-même l'huile de la douceur et de la vigilance. Le lieu où se fait la rencontre entre le cri de l'homme et la présence de Dieu, le psaume le désigne : "Tu veux qu'on T'adore sans crainte".

       Il nous faut veiller, comme le dit le psaume, veiller dans l'abîme, pas à côté de l'abîme, pas en voulant fuir l'abîme, pas en refusant l'abîme, ou en cherchant des explications de l'abîme, mais en demeurant humblement dans l'abîme avec son Seigneur. Veiller, c'est adorer le Seigneur, l'adorer dans sa Pâque, l'adorer dans sa souffrance, l'adorer dans sa mort, dans sa solitude, l'adorer là même où, les uns et les autres, nous vivons ce qu'Il a vécu lorsqu'il fut sur Lui ce que nous sommes et ce que nous devenons. Voilà le veilleur selon l'évangile. Au fond, à l'intérieur de la réalité de toute forme de mal, il n'y a pas de réponse chrétienne, il y a la présence du croyant qui prie, qui adore et qui espère parce qu'il est sûr de la parole du Seigneur. Cette parole du Seigneur : Il est descendu dans ces profondeurs et Il en est devenu l'aurore, la lumière du Salut. Là, chacun peut trouver l'abondance de la grâce, la délivrance, le pardon et l'espoir.

       Ceci est vrai, frères et sœurs, de chaque homme qui souffre. Ceci est vrai de tout chrétien même s'il n'est pas touché par quelque épreuve grave. Les frères souffrants veillent dans leur souffrance, ils assurent dans la nuit du monde la présence de Jésus ressuscité de façon visible. C'est pourquoi je disais tout à l'heure, au début de la messe : "ces frères malades ce sont eux qui nous accueillent dans l'abîme de leur misère, de leur souffrance, de leur vieillesse, parce que, avec eux, nous allons retrouver la lumière qui brille dans les ténèbres, parce que, avec eux, nous épousons l'espérance du salut". Il n'y a pas d'autre richesse que l'ouverture et l'accueil de la pauvreté des hommes, il n'y a pas d'autre solidarité humaine et chrétienne que d'épouser la solitude fondamentale des uns et des autres. Il n'y a pas d'autre grandeur que de consentir à la petitesse, ni d'autre force vraie que d'accueillir la faiblesse. Ceci vaut pour chaque homme, chaque communauté, pour l'Église entière. Que chacun, dans sa situation, prie, veille dans la certitude que Dieu est là, dans la certitude que Dieu sauve, dans la certitude que Dieu délivre. Et ceux qui ne sont pas descendus, en raison des circonstances de leur propre vie, au fond de l'abîme, bien qu'ils soient suffisamment proches, attentifs, et aimants et tendres pour leurs frères souffrants, qu'ils en épousent spirituellement, humainement dans la beauté de leur cœur et dans la largeur de la charité, qu'ils épousent cet abîme et là ils trouveront avec leurs frères abîmés le sens de l'adoration, de la prière et du salut, car il n'y a pas d'autre découverte vraie de la lumière qu'au plus profond de la nuit, d'autre découverte authentique de la Pâque de Jésus qu'au fond même de la mort où Il est descendu.

       Voici ce qu'écrivait le cardinal anglais John Newman : "Il est possible que la vigilance soit l'épreuve où l'on reconnaît le chrétien. C'est l'attribut particulier qui est la vie, où l'énergie de la foi et de la charité, la manière dont la foi et la charité, si elles sont sincères, se manifestent en vérité". Il ajoutait : "nous devons non seulement croire, mais veiller, non seulement aimer, mais veiller, non seulement obéir, mais veiller, Quels qu'ils soient les vrais chrétiens veillent et les chrétiens peu solides ne veillent pas".

       Par la communion, Jésus mort et ressuscité descend au fond de notre abîme pour y veiller, veillons humblement, silencieusement ensemble avec Lui, aurore du salut.

       AMEN