UNE RUMINATION AMOUREUSE
Introduction au ps 118
(28 septembre 2002)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Semur-en-Auxois : David
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our vous aider à entrer dans ce psaume 118 qui est un peu le serpent de mer parmi les psaumes, c'est-à-dire, interminable : 276 versets, répartis en 22 strophes, elles-mêmes numérotées alphabétiquement au début de chaque verset, c'est le top du top de la composition dans ce monde sémitique où l'on adore non seulement les jeux de mots, mais aussi les jeux de lettres, c'est le scrabble du psautier.
Pour vous introduire dans ce psaume 118, je voudrais faire deux remarques. On sait que ce psaume est tardif, bien après le texte d'Esdras. Il se situe sans doute vers les années 500 ou 480, après le retour d'exil. Sans doute, imaginez Jérusalem vers les années -180, -150, au mieux. Imaginez Jérusalem, oh ! c'est Eguilles, c'est Venelles, c'est-à-dire quatre ou cinq mille habitants maximum. Et au sommet de Jérusalem, on dira le temple, mais pensez plutôt une petite chapelle romane au fond du Lubéron, c'est-à-dire un temple reconstruit à la hâte, on n'a pas eu beaucoup d'argent pour investir, c'est tout simple, c'est modeste, on a retrouvé l'ancien emplacement et sans plus. Et autour, les maisons qui se blottissent au pied du temple, dans cette vallée, et sur ce petit éperon qu'on appelait Sion ou l'Ophel. A côté, une espèce de ZUP, de ZAC, comme vous voudrez, mais bâtie quand même en pierres de taille solides, pas en béton armé, et qui sont les quartiers hellénistiques. Or, ces quartiers hellénistiques c'est l'horreur, ce sont les envahisseurs d'Antioche qui sont venus et ont mis leur patte sur ce pays. Il y a le vieux Jérusalem, comme vous diriez le vieil Aix, et puis il y a la ZUP et la ZAC autour. A cette époque-là ce n'étaient pas les juifs qui le colonisaient, c'étaient les juifs qui étaient colonisés. Cela change, de temps en temps !
Autour, ce sont ceux qui parlent grec. Ceux qui ramènent la culture grecque, avec les philosophes. Ceux qui ramènent les mœurs grecques, non seulement avec les bibliothèques, mais avec le gymnase où les jeunes juifs sont tentés d'aller faire des exercices gymniques eux aussi. Il faut être tout nu, c'est horrible ! Pour qu'on ne voie pas la différence, ils se fabriquent des prépuces, je ne sais pas comment, en tout cas, c'est comme cela qu'on nous raconte les faits.
Jérusalem, à cette époque-là, c'est un peu le bouillon de culture d'un monde menaçant, envahissant, très prestigieux par sa culture, ses écrits, ses philosophes, qui vient envahir Jérusalem. C'est le début de la mondialisation. Jérusalem c'est une ville, non plus assiégée comme autrefois par le roi Nabuchodonosor et tous les autres, parce que là, Dieu pouvait encore se manifester comme le guerrier vaillant. Jérusalem ? imaginez Petibonum sans vaillants gaulois, et assiégée par une culture qui est en train de la ronger de l'intérieur.
Imaginons au pied du temple, dans ce petit village de la vieille ville, on entre, on se faufile par les rues serrées, entre ces maisons pas très bien bâties, un étage avec une terrasse maximum, et là toute une population. Ils n'ont pas encore des papillotes comme Mea Shearim aujourd'hui, mais ce sont déjà des juifs pieux, ils ont déjà pris cette tournure du repli sur soi : on n'arrivera jamais à concilier les principes de la tradition de nos ancêtres, avec la culture et la mondialisation qui arrivent. On n'arrivera jamais à circoncire le coca-cola ! Après avoir suivi les ruelles étroites, on entre dans une petite maison. Il y a là un vieux rabbi, barbu, sa peau est complètement ridée. Dans sa chambre, évidemment, son lit, une petite table, la lampe à huile qui est la lampe de bureau de l'époque, et peut-être sur une étagère, quelques rouleaux. Ce vieux rabbi est assis dans un coin de la chambre qui est la pièce unique, et tout autour, il y a une dizaine de disciples qui sont venus parce que ce rabbi a une grande réputation, c'est un homme savant. Il connaît pratiquement par cœur la Loi, la Torah. Ce rabbi, pour gagner un peu sa croûte, enseigne la Torah. Normalement on ne doit pas trop gagner de l'argent en enseignant la Torah, mais peut-être que les élèves dont les parents sont un peu plus argentés lui font un peu l'aumône.
Le rabbi est en train de leur expliquer la Torah. J'imagine que ce vieux rabbi est un peu poète, et que le soir, la nuit, à ses moments perdus, il prend non pas sa plume (parce que Waterman n'existait pas encore), mais une espèce de stylet avec une encre noire faite simplement de noir de fumée, sur des petits bouts de parchemin (c'est très cher à l'époque), il commence à écrire le poème de la Loi. Pourquoi a-t-il fait cela ? Vous le comprendrez tout de suite. C'est parce que le psaume de la Loi n'est pas comme on pourrait le croire, une sorte de Marseillaise de la pensée et de l'idéal juif, ce n'est pas "allons-zenfants-de-la-Torah, le jour de Dieu est arrivé". En fait, le psaume 118, c'est une prière dans la détresse. Quand cette petite poignée d'hommes qui restent fidèles à la Torah, et on peut imaginer le prix que cela coûte, les vexations, la pauvreté, le rebut, le fait de voir des compatriotes qui trahissent et qui vont dans les bibliothèques et les gymnases des grecs, le fait de voir une certaine aristocratie du temple qui commence à magouiller avec l'occupant, pour ces pauvres gens-là, que reste-t-il ? Quand vous voyez une culture qui envahit partout, et qui impose partout les standards grecs à l'époque, américains aujourd'hui, que reste-t-il de sa personnalité ? Que reste-t-il de sa vie ? Que reste-t-il de son destin ? C'est cela le psaume 118. C'est que cet homme se dit : on n'a plus rien, il ne nous reste plus rien ! Plus rien, sauf la Loi. C'est alors que cet homme essaie de dire à travers ce poème : "Seigneur, je vais peut-être tout perdre, y compris mon identité". Nous sommes dans une phase sans doute où il y a peut-être déjà eu, ou il va y avoir les persécutions d'Antiochus Epiphane, on va les obliger à manger du cochon sur la place publique. Ce bon pharisien, ce bon vieux rabbi dit : "Vais-je perdre mon identité ? Vais-je trahir ma judaïté ? Que me reste-t-il ? Qu'est-ce qui me fait vivre ? Qu'est-ce qui me fait tenir dans ce monde-là ? Seigneur, c'est ta Loi".
Je pense que c'est comme cela qu'est né le psaume 118. Une sorte de mâchage, de rumination de ce qui restait à de pauvres rabbis et disciples juifs qui voulaient rester fidèles à la Torah dans des temps d'épreuve et de persécution. A ce moment-là d'ailleurs, et c'est cela qui est merveilleux, c'est qu'en comprenant cela, ils ont compris que leur identité ne venait pas d'eux-mêmes, ni de la volonté de résister, ni des exploits qu'ils pouvaient faire contre les païens pour les jeter par-dessus bord. Ils ont compris que leur identité profonde, leur être même, leur judaïté dans ce qu'elle y a de plus radical, venait précisément de la Torah. Pour eux, la Loi, "Ta Loi je l'aime", et Dieu sait que c'est presque lassant cette espèce de répétition permanente, pour eux, la Loi, c'était finalement la trace de l'événement de l'Alliance. Dieu avait fait Alliance, mais on ne le voyait plus. On avait l'impression que tout était fichu, on avait l'impression que Dieu ne "sortait plus aux côtés de nos armées", qu'il n'y avait plus de salut tangible. Quand il n'y a plus la réalité des événements, il nous en reste parfois la trace, le souvenir, on dirait aujourd'hui, la photographie. C'est cela le psaume 118, c'est la Loi, c'est la trace, c'est la photo de tout ce que Dieu a fait pour nous. Et s'il a fait tout cela, et s'il a donné la Loi, c'est pour quelle reste enracinée dans le cœur de ces hommes qui sont menacés par cette sorte dépersonnalisation, par des grands phénomènes mondiaux, qui petit à petit tuent et rongent de l'intérieur leur personnalité. Finalement, ils se disent : si je veux rester moi-même, comment faire ? Il ne me reste qu'à me tourner vers la Loi de Dieu.
Je n'ai pas besoin de faire de transposition. Vous pouvez relire à votre gré quelques passages du psaume 118 sous le soleil de Marseille. Vous verrez, pour peu que l'on fasse les points de référence et les points d'accord nécessaires entre l'ancienne et la nouvelle Alliance, vous verrez comme c'est frappant. Vous savez que les moines chrétiens ont inventé une prière qui était encore plus lassante que le psaume 118, c'est la prière de Jésus. Ils répètent pendant toute la journée : "Seigneur Jésus, Fils du Dieu vivant, prends pitié de moi, pécheur". C'est la version chrétienne du psaume 118, mais nous pouvons lire le psaume 118 au lieu "ta Loi je l'aime", ou au lieu de "tes préceptes et tes exigences", on peut mettre "ton Verbe fait chair, je l'aime", "tes exigences", on peut remplacer par "ta grâce", par "tes béatitudes", par "ta présence". A ce moment-là, on relit, dans une époque qui ressemble étrangement à celle dans laquelle vivait ce vieux rabbin poète, nous redécouvrirons ce psaume 118 comme ce chant de détresse chrétienne, dans un monde qui apparemment n'y pense pas toujours beaucoup, mais qui au moins peut nous apporter cette espèce de supplément de vitalité d'âme, ce désir de rechercher le secret même de la parole de Dieu, comme ce qui nous constitue dans notre être, dans notre vie, et dans notre désir de Dieu.
AMEN