NOTRE PÈRE

Si 5, 1-12

(13 juillet 2004)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

L

e texte de la première lecture du livre du Siracide, cette hymne de louange et d'action de grâces que nous avons entendu, est peut-être la meilleure introduction que nous ayons pour comprendre le Notre Père. Je voudrais vous expliquer pourquoi.

Vous savez, le Siracide, c'est une sorte de manuel de piété, je n'ose pas dire que c'est l'Imitation de Jésus-Christ avant la lettre, mais il y a un petit peu de cela, c'est-à-dire que c'est un manuel dans lequel un père ou un grand-père donne à ses enfants un certain nombre de préceptes, d'indications pratiques pour la vie. Or, un de ces préceptes, c'est précisément celui de la prière. Donc, quand on lit cette prière de la fin du Siracide, au chapitre 51 : "Seigneur, je te rends grâces, car j'ai été dans la misère, j'étais dans la détresse, mais Tu as jeté ton regard sur moi, Tu m'as sauvé et maintenant, je suis prêt pour te rendre grâces", on peut dire que l'auteur recueille le meilleur de la tradition de la prière de l'Ancien Testament.

En effet, qu'est-ce que la prière dans l'Ancien Testament ? C'est de deux choses, l'une. Ou bien c'est la magnification de Dieu : "Ecoute Israël, le Seigneur ton Dieu est le seul Dieu, tu aimeras ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toutes tes forces". C'est le respect de la grandeur de Dieu. Entre nous soit dit, c'est ce que l'islam a compris de l'Ancien Testament. La prière dans l'islam, c'est : Dieu est Dieu, c'est le constat de ce que Dieu est. Il est Dieu et il faut qu'il reste Dieu, pourvu que Dieu reste Dieu, tout va bien, on peut tuer tout le monde, cela n'a pas d'importance, si Dieu est Dieu, tout va. C'est la première perspective dans l'Ancien Testament, c'est la confession du nom de Dieu.

La deuxième, c'est ce qu'on a entendu tout à l'heure qui est très présente dans la Bible, c'est que ce Dieu est intervenu pour moi. Donc, Dieu a fait quelque chose pour moi, et quand je veux prier Dieu, je raconte ce qu'Il a fait pour moi. Il y a un verset de psaume qui est à peu près l'équivalent de ce qu'on vient d'entendre dans le Siracide : "Venez, vous tous qui adorez le Seigneur, je vais vous raconter ce qu'Il a fait pour moi". C'est une deuxième forme de prière. Elle est aussi extrêmement suggestive, et je pense qu'elle tient aussi une certaine place dans notre propre vie spirituelle. Il y a des gens qui conçoivent un peu la prière comme la manière de raconter à Dieu tout ce qui leur passe par la tête. Il y a des caricatures de Sempé qui sont extraordinaires dans ce style : on voit des petites dames dans une église, qui sont à genoux et qui disent à Dieu : "Seigneur, écoute, pendant quinze jours je vais être absente, mais je te rencontrerai à Castelnaudary". A ce moment-là, la prière, c'est raconter sa vie à Dieu et raconter surtout (un petit peu moins autocentré que les petite dames de Sempé), de raconter tout ce que Dieu a fait pour vous. C'est une forme assez courante de prière et c'est un peu la prière roman-fleuve. La plupart du temps d'ailleurs, cette forme de prière est assez délicate, de temps en temps on a l'impression que ce sont les gens qui se racontent à Dieu, et donc, ce n'est pas exclu qu'il y ait une dimension un peu narcissique et très intéressée pour sa petite personne, comme si Dieu ne savait pas ce qui nous est arrivé. Il ne faut d'ailleurs pas en prendre argument pour l'inverse, en disant par exemple : ce n'est pas la peine que je prie parce que je n'ai rien à raconter à Dieu, Il sait déjà tout ! C'est encore un autre problème.

Toujours est-il que je crois que l'Ancien Testament n'a jamais dépassé ces deux registres : la prière de confession de foi : "Chantez à Dieu, Il est grand, Il est tout-puissant", l'énumération des qualificatifs divins, c'est une prière de louange, et d'autre part, la prière d'action de grâces ou de supplication : "J'ai été dans la misère et Dieu va faire, ou a fait quelque chose pour moi". Voilà, c'est le standard.

Précisément, c'est là où on voit l'originalité absolue du Notre Père. Il y a une chose qui m'a toujours frappé dans le Notre Père, je ne sais pas si vous faites attention, vous l'avez déjà dit des milliers et des milliers de fois, la prière de Notre Père ne comprend pas le mot de Salut. On dit à la fin : délivre-nous du Mal, mais ce n'est pas tout à fait cela le Salut. C'est une chose que je trouve très intéressante. D'abord, ce n'est pas exactement comme dans l'Ancien Testament : "Ecoute Israël, le Seigneur ton Dieu est le Seigneur", c'est "Notre Père". Le nom change, l'adresse change, c'est "Il" et "notre Dieu", ou "Toi Dieu qui es notre Père". Ce n'est pas "Dieu est notre Père", c'est "Notre" Père. C'est l'intervention, l'interjection directe. Deuxièmement, on ne raconte pas des choses que Dieu a faites, c'est plus subtil que cela. On ne raconte pas des prodiges de Salut de Dieu, comme dans l'hymne de louange du Siracide. Le Notre Père a cette particularité absolument unique, peut-être dans toute l'histoire de la prière de l'humanité, c'est que le Christ nous fait entrer directement dans le cœur de Dieu qui est Père. On dit le Notre Père en phase avec les intentions qui sont dans le cœur de Dieu. Simplement déjà, de dire : Notre Père, c'est dire Dieu en tant que ce qu'Il a toujours voulu être pour nous : un Père. "Que ton nom soit sanctifié", c'est-à-dire, j'ai accès à ce mystère de toi-même, de ton nom, de ta personne qui est sainte, donc j'entre dans le mystère même de ta sainteté. "Que ta volonté soit faite", Tu es un Père qui a un projet sur le monde, et il m'est donné par grâce de participer à ce projet de Toi, Dieu mon Père, sur le monde, et que "cette volonté soit faite sur la terre comme au ciel", c'est-à-dire, elle n'a pas de limites, c'est la seigneurie du Père.

Ensuite, c'est le geste même du Père qui donne du pain parce que l'enfant en a besoin, c'est pardonner, parce qu'on ne peut pas rester sur la coupure de la rupture du péché, et c'est "délivrer du Mal", au sens de faire entrer l'homme dans la béatitude et le bonheur de Dieu.

Vous voyez la nuance, à ce moment-là, on ne prie pas devant Dieu, on prie dans le cœur du Père. C'est pour cette raison que je crois qu'il n'y avait que Jésus qui pouvait nous révéler une prière pareille. Dans l'Ancien Testament, on prie, on "dit à Dieu", on prie "vers Dieu", on crie "vers Dieu", dans l'islam on dit : Dieu est grand, Dieu est Dieu. Ici, l'acte même de prier nous fait déjà entrer dans l'intention de Dieu sur l'homme et sur chacun d'entre nous. D'une certaine manière, c'est pour cela que je pense que cette prière est absolument unique, elle nous fait participer intimement à toutes les intentions qui sont en Dieu sur chacun d'entre nous et sur l'histoire de l'humanité entière.

Cela peut nous aider à redécouvrir cette prière du Notre Père, non pas comme une prière qu'on "dit", mais une prière par laquelle on rentre en phase, en symphonie avec le cœur de Dieu, le cœur du Père.

 

AMEN