MOÏSE ET LA SAGESSE
Si 45, 1 c-5
(4 juillet 2006)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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rères et sœurs, nous continuons donc depuis quelque temps la lecture du livre de l'Ecclésiastique, ou du Siracide, les deux noms ont cours, et comme on vous le disait hier, après avoir manifesté la sagesse de Dieu qui est le thème de ce livre, après avoir manifesté la sagesse de Dieu dans la création, dans l'univers, dans les splendeurs du monde, l'auteur entreprend de nous montrer cette même sagesse à l'œuvre dans l'histoire, et plus particulièrement dans l'histoire du Salut, donc dans l'histoire d'Israël.
Aujourd'hui, nous avons lu la notice de l'auteur du Moïse. Évidemment, il parle des rapports de Moïse avec les rois. Souvenez-vous de Pharaon et des plaies d'Égypte, du ministère de Moïse conduisant le peuple à travers le désert, et plus encore du ministère de Moïse transmettant au peuple la Loi, les préceptes de Dieu.
Je voudrais retenir seulement quelques notations presque entre parenthèses dans le texte, qui insistent sur l'aspect spirituel de la personne de Moïse et de sa mission. Voici ce qui est écrit : "Dieu donna les commandements pour son peuple, et à Moïse il fit voir quelque chose de sa gloire". Peut-être vous souvenez-vous de ce passage de passage de l'Exode, où Moïse demande à Dieu : "Fais-moi voir ta face", et Dieu lui répond : "On ne peut pas voir ma face sans mourir". La face de Dieu n'appartient pas à notre monde, et il faut franchir les frontières du monde à venir, de l'autre monde, pour pouvoir s'approcher de la face de Dieu. Dieu lui dit : "Parce que c'est toi, je vais te placer dans la fente du rocher, je passerai devant toi, et je mettrai la main sur cette fente du rocher pour que ma gloire ne t'éblouisse pas, et ne te transfère pas dans cet autre monde, dans cet avenir, en te tuant. Je mettrai ma main sur la fente du rocher, et quand je passerai près de toi, tu pourras seulement me voir de dos". Et Moïse a vu quelque chose comme une sorte d'avant-goût de la gloire de Dieu.
Un peu plus loin, la notice que nous lisions nous dit : "Il lui donna face à face, les commandements". C'est ce que Moïse demandait : fais-moi voir ta face. Ailleurs, toujours dans le livre de l'Exode, on nous dit : "Dieu parlait avec Moïse face à face, comme un ami parle avec son ami". Moïse, même s'il n'a pas vu de ses yeux le visage de Dieu, la gloire de Dieu, s'est approché de Lui comme un ami s'approche d'un ami, l'a introduit dans son intimité, son amitié, Il en a fait son proche, son intime.
Dernière notation, toujours dans ce petit passage que nous venons d'entendre : "Dieu l'introduisit dans les ténèbres". Ce thème a beaucoup fait réfléchir les commentateurs de l'Écriture, et en particulier, un grand commentateur que l'on appelle Saint Grégoire de Nysse, qui a d'ailleurs écrit une "vie de Moïse", faisant de tous ces événements de la vie de Moïse comme une sorte d'itinéraire spirituel de notre recherche de Dieu. Grégoire de Nysse dit que plus on s'approche de Dieu, plus on entre dans les ténèbres, comme Moïse lui-même quand il a été appelé par Dieu au sommet du Mont Sinaï, est entré dans la nuée, dans l'orage, dans les nuages, dans les ténèbres. Et c'est là, comme à tâtons, qu'il a pressenti cette présence de Dieu. Saint Grégoire de Nysse dit encore que lorsque nous nous approchons de Dieu, Il nous dépasse tellement, sa splendeur est tellement au-dessus de nos forces, que d'une certaine manière nous sommes aveuglés par Lui, et nous avons le sentiment de nous enfoncer dans la nuit, dans les ténèbres. Dieu ne se manifeste pas à nous comme une lumière, comme un éclat, comme une évidence, mais Il se manifeste à nous en nous faisant entrer dans les profondeurs secrètes, mystérieuses, infinies, pures de sa présence, de toute la profondeur de la révélation de Dieu. Grégoire de Nysse ajoute : c'est dans la foi que nous avançons vers Dieu, non pas dans une grande clarté, mais dans la foi, ce qui veut dire dans l'obscurité de la foi.
Nous ne devons pas nous étonner de ce que cette approche de Dieu soit mystérieuse et nous laisse comme insatisfaits. Précisément, si nous étions satisfaits de cette rencontre avec Dieu, si nous avions l'impression de l'appréhender, de l'étreindre, de pouvoir l'enserrer dans notre connaissance, alors, ce ne serait pas Dieu, parce que nous l'aurions réduit à la mesure de notre pauvre intelligence. Nous devons comprendre que Dieu nous dépasse tellement que plus nous nous avançons vers Lui, plus le chemin pour le rejoindre se fait encore plus immense, et que nous devons ainsi aller sans cesse de l'avant, sans jamais pouvoir dire : nous sommes arrivés à comprendre Dieu, à le saisir, à l'enserrer dans nos concepts, dans nos idées, dans nos représentations. Dieu nous attirera toujours plus loin, la connaissance de Dieu est un chemin sans fin. Sans fin nous avancerons et nous aurons l'impression d'être toujours au commencement de notre chemin, parce que ce qui nous appelle au-delà sera encore plus grand et toujours plus grand.
Frères et sœurs, ce chemin de foi, nous devons le vivre ainsi comme cette révélation de l'immensité de Dieu. Il faut que nous sachions que nous n'aurons jamais fini de nous approcher de Lui et que nous serons toujours conduits plus loin par la foi et au-delà même dans la vision de Dieu. Nous ne cesserons de progresser, dit Saint Grégoire de Nysse en allant de lumière en lumière, ou de ténèbres en ténèbres, car ce sera toujours plus profond, plus loin, plus intense, plus mystérieux.
Frères et sœurs, sachons remercier Dieu pour cette foi qui, à certains moments peut nous sembler un chemin obscur et difficile, mais qui est la signature de cet infini auquel Dieu nous appelle.
AMEN