LA SAGESSE

Si 2, 1-11

(24 mai 1983)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

V

ous me pardonnerez de ne pas vous parler aujourd'hui de l'évangile, mais je voudrais vous présenter brièvement ce livre que nous lisons par fragments ces temps-ci, comme première lecture et que l'on appelle de divers titres bien curieux. Le véritable titre devrait être "Livre de la Sagesse de Jésus, fils de Sira " On l'a appelé aussi Ecclésiastique c'est-à-dire :"Celui qui parle dans l'assemblée", ce n'est pas très précis. On l'a appelé aussi d'un nom un peu barbare, Siracide, d'un patois de Canaan, pour dire qu'il s'agissait du fils de Sira. Mais ceci n'a pas beaucoup d'importance. Ce qui compte, c'est qu'il s'agit d'abord d'un écrit de Sagesse. La sagesse, c'est une sorte de savoir familial. C'est précisément cela que le traducteur de ce livre explique au début de ce livre.

       En effet, Jésus, fils de Sira, devait vivre aux environs de l'an deux cent avant Jésus-Christ. Il a composé un livre, en hébreu évidemment. Et un jour, son petit-fils qui a dû chercher aventure, faire du commerce à Alexandrie s'est aperçu qu'à Alexandrie où l'on parlait grec, on avait déjà traduit plusieurs livres de la Bible, notamment à cette époque-là, on avait dû déjà traduire tout le Pentateuque, les cinq premiers livres de la Bible et un certain nombre des livres prophétiques. Il a pensé que cela ferait bien dans l'affaire d'y joindre le livre de son grand-père. C'est pour cela qu'il s'est appliqué à la tâche et c'est ce qu'il nous explique dans le prologue qui est très intéressant : "Puisque la Loi, les prophètes et les autres écrivains qui leur ont succédé nous ont transmis tans de grandes leçons, grâce auxquelles on ne saurait trop féliciter Israël de sa sagesse et de sa science, comme en outre c'est un devoir non seulement d'acquérir la science par la lecture, mais encore, une fois instruit, de se mettre au service de ceux du dehors par ses paroles et ses écrits, mon aïeul, Jésus, après s'être appliqué avec persévérance à la lecture de la Loi, des prophètes et des autres livres des ancêtres, et y avoir acquis une grande maîtrise, en est venu lui aussi, à écrire quelque chose sur des sujets d'enseignement et de sagesse, afin que les hommes soucieux d'instruction, se soumettant aussi, à cette discipline, apprissent d'autant mieux à vivre selon la Loi."

       A travers ce prologue, un petit peu rhétorique, d'un style un tout petit peu ampoulé, nous comprenons quelque chose de très profond sur le sens de la Sagesse en Israël. Car, en Israël la Sagesse, c'est tout sauf avoir des idées. Il ne faut pas avoir d'idées. Au contraire, il faut entrer dans le plan, dans les idées de Dieu. La Loi et les prophètes qui nous ont été données pour cela. En réalité, l'existence d'un fils d'Israël, c'est entrer dans l'idée de Dieu. Mais voilà, les idées de Dieu c'est non seulement impénétrable, mais lorsqu'on commence à y pénétrer, c'est infini. Et par conséquent il y faut déployer l'expérience non seulement d'une vie, mais de génération en génération. Déjà l'auteur de ce livre, Jésus fils de Sira, savait qu'il avait fallu des générations et des générations pour éduquer Israël à la vérité de Dieu. C'est parce que lui-même comprend dans sa vie qu'il faut beaucoup de temps pour comprendre le dessein de Dieu qu'à la fin de sa vie, il consigne par écrit, quelques-unes de ses expériences spirituelles. Et à ce moment-là, il ne les consigne pas comme des expériences qu'il aurait faites par lui-même, qu'il aurait inventées par lui-même. Non, c'est parce que lui-même est entré dans la tradition qu'il a pu écrire ce livre.

       Pourquoi l'a-t-il fait ? Parce que, au fond, la seule chose qu'on a à transmettre aux générations suivantes, c'est de leur transmettre les clés qu'on a eues dans la main pour ouvrir le cœur de la parole de Dieu. Les écrits de sagesse, ce n'est rien d'autre que cet acte de tradition par lequel, ayant été profondément imprégnés de la vie selon la Loi et les prophètes, en ayant tiré le suc et le miel d'une expérience personnelle, on la transmet à ses enfants. A ce moment-là, les écrits de sagesse, loin d'être des écrits scientifiques ou professoraux, sont plutôt à lire comme des écrits familiaux. C'est pourquoi dans ce livre, vous le remarquerez toujours, l'auteur s'adresse à son enfant : "Mon fils !" C'est, bien entendu beaucoup plus large que l'enfant de la famille. Mais c'est parce que l'auteur sait qu'Israël est une chaîne de générations.

       Le Père apprend à ses fils à connaître la vérité de la Loi. Le Père apprend à ses fils à entrer dans le secret de Dieu. C'est tout le sens de la paternité qui est ainsi magnifié. Qu'est-ce que c'est qu'être père ? C'est non seulement donner la vie charnelle, humaine, mais c'est faire entrer son fils dans le dessein de Dieu. C'est lui faire découvrir le sens profond du dessein de Dieu sur Israël. Et c'est pourquoi le petit-fils lui-même, lorsqu'il traduit l'ouvrage de son grand-père ne fait rien d'autre que de le vulgariser pour ces juifs d'Alexandrie qui peut-être n'auraient pas pu le lire en hébreu, mais pour que, eux à leur tour, transmettent, au-delà de la différence des langues, et il en est bien conscient puisque après il demande à ses lecteurs : "Vous êtes invités à faire la lecture de ce livre avec une bienveillante attention et à vous montrer indulgents là où, en dépit de nos efforts d'interprétation (c'est-à-dire de traduction) nous pourrions sembler avoir échoué à rendre quelque expression". C'est qu'en effet, il n'y a pas d'équivalence entre les choses exprimées originairement en hébreu et leur traduction dans une autre langue. C'est déjà le début du proverbe italien "traductore, traditore". Le traducteur est toujours un traître.

       Malgré les difficultés qu'il y a à traduire la pensée de la Loi et de donner cet accès à la Loi, cet homme en prend le risque car au fond, même si c'est imparfait, ce qu'il s'agit de faire passer d'une génération à l'autre, quelle que soit la différence des langues ou des cultures, c'est cet amour de la Loi et ce désir d'entrer dans le dessein de Dieu.

      Ainsi nous est tracé le sens profond de notre propre existence. Nous-mêmes, nous vivons dans la tradition familiale de la plénitude de la parole de Dieu révélée en Jésus-Christ. Et si nous vivons, de génération en génération, c'est pour que, nous aussi, nous passions toute une partie de notre vie, et la plus grande partie de notre vie, à inviter les générations qui nous suivent à découvrir la profondeur de ce dessein de Dieu. Certes, ce n'est pas facile. Et tout comme l'Esprit veillait au cœur même d'Israël pour que la vérité de la Loi soit transmise en fidélité, heureusement l'Esprit de Dieu veille encore sur l'Église, sur chacun d'entre nous, pour que nous transmettions, en vérité, ce message. Mais ce qu'il faut bien savoir, c'est qu'il s'agit d'un message de sagesse. Si nous ne l'avons pas d'abord pénétrée, si nous n'avons pas laissé cette Parole nous envahir et se saisir de nous, alors, nous serons infidèles dans cette transmission. Et au lieu de transmettre, dans cette famille de Dieu, la vérité de l'évangile et de la Loi, au lieu de nous effacer derrière cette Parole pour devenir purement transparents à elle, nous risquerons sans cesse d'y mélanger notre péché et nos fautes.

       Alors, demandons au Seigneur qui vient sans cesse nous régénérer non seulement dans notre corps et dans notre cœur mais aussi dans notre esprit, par le don de son eucharistie, qu'Il nous donne ce goût de transmettre sans cesse la vérité même de sa Parole, telle que nous l'avons reçue nous-même de nos pères et telle que nous devons la transmettre aux générations qui viennent, comme nous en avons reçu l'exemple de Jésus, fils de Sira et de son petit-fils.

       AMEN