L'AMBIGUÏTÉ DE LA FRATERNITÉ

Gn 44, 18-21 + 27-34 ; Mc 8, 27 – 9, 1

(26 février 2011)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Serait-ce Joseph ?

 

F

rères et sœurs, depuis plus de deux semaines, nous lisons morceau par morceau l'histoire de Joseph, cette histoire assez connue parce qu'elle frappe beaucoup l'imagination. C'est l'histoire des douze frères qui représentent les douze tribus d'Israël. L'histoire commence par le fait que les onze autres frères sont jaloux de leur jeune frère Joseph, qui s'imagine avoir un avenir prestigieux, et sans aller jusqu'au meurtre, ils le vendent. Joseph part en Égypte où il fait une carrière très célèbre que l'on sait, puisqu'il devient le premier ministre du pharaon. Les frères font croire à leur père que Joseph est mort et tout le suspens de cette histoire c'est de passer de la méconnaissance du frère qu'on a voulu tuer et faire disparaître, à la reconnaissance, c'est-à-dire de celui qui finalement va sauver ses frères. Joseph étant devenu le grand vizir de pharaon a mené une politique collectiviste habile qui consistait à confisquer toutes les ressources des années grasses pour faire des silos à grains et ensuite de pouvoir passer les sept années de sécheresse et de famine tranquillement, et même en vendant du grain aux groupes affamés qui erraient autour de l'Égypte.

On en est au moment le plus pathétique, le moment où Joseph ayant reçu une première fois ses frères leur a donné du grain, mais leur a dit que la prochaine fois, il fallait qu'ils reviennent avec leur plus jeune frère. Il faut savoir, c'est ce qui est dit dans le texte d'aujourd'hui, que Benjamin et Joseph sont les deux seuls fils de la femme préférée de Jacob. Pour Jacob à qui l'on a menti en disant que Joseph était disparu, sans doute dévoré par une bête sauvage, on a montré sa tunique trempée dans le sang d'un chevreau et c'est resté un grand chagrin. Maintenant, curieusement, les frères n'ont pas l'air d'avoir le même comportement que vis-à-vis de Joseph. Ils savent que Benjamin est le chouchou de leur père, mais ils ne lui veulent pas de mal. Les frères, à cause de la famine toujours présente, sont obligés de repartir vers l'Égypte et comme celui qu'ils n'ont pas identifié comme étant Joseph leur a dit qu'il devaient revenir avec Benjamin, ils supplient leur père de leur laisser emmener Benjamin.

Arrivés chez Joseph, ils sont apparemment très bien traités, mais la coupe de Joseph est glissée dans le sac de Benjamin, et étant arrêtés à la frontière, ils se retrouvent prisonniers. Au moment où on va inspecter leur sac, les frères, dans leur étourderie, disent que celui qui a volé la coupe sera mis à mort.

Tous les dés sont pipés : ils ne reconnaissent pas Joseph, ils ne comprennent pas son comportement, ils se sont portés garants de Benjamin, ils ne comprennent pas pourquoi la coupe se trouve dans le sac de Benjamin, et pendant ce temps, Jacob attend qu'on lui ramène du grain pour subsister. La situation est inversée. Au début du récit, Joseph est prisonnier par la jalousie de ses frères qui se regroupent contre lui, et ici, c'est eux qui sont prisonniers, tenus captifs par celui qu'ils ont vendu autrefois. Un seul connaît les choses, c'est Joseph. Le choix est crucial : s'ils abandonnent Benjamin, leur père va mourir de chagrin. Nous qui sommes hors du récit, nous devons comprendre le double sens : Juda dit, notre père va mourir, mais il ne s'imagine pas qu'il le dit à Joseph qui comprend que "son" père va mourir.

La tension du récit est au maximum : Joseph pour se venger va-t-il garder Benjamin ? Joseph va-t-il pardonner ? La question est terrible : est-ce que le péché, le mal peuvent être pardonnés ? on est dans la logique du mensonge, de la jalousie, de la possessivité des frères, de l'élimination du frère. C'est une logique de psychologie terrible mise au jour par un certain nombre de psychologues modernes dont Monsieur Ruffo de Marseille, en réalité, dans la fratrie, cela ne va pas toujours aussi bien qu'on ne le croit sur les photos de famille, où tout le monde sourit, attendant que le petit oiseau sorte de l'objectif. En général, c'est souvent beaucoup plus tendu.

Or, il y a un petit détail qui aujourd'hui éclaire ce récit. Alors qu'au début du récit, les autres frères lorsqu'ils ont vendu Joseph ont tout fait pour dire qu'ils n'avaient rien à voir dans le drame, ils se sont complètement désolidarisés de Joseph. Or, cette fois-ci, et c'est là que les choses commencent à changer, Juda, chef d'un des tribus dominantes, dit qu'il se porte garant de Benjamin. Pour la première fois, un des frères au lieu de vivre dans la jalousie et la méconnaissance, a déjà changé d'avis. C'est le premier mouvement de générosité et de don de soi d'un des frères pour les autres. Joseph qui ne s'est toujours pas fait reconnaître, voit le jeu entre ses frères et doit penser que les choses changent dans leur cœur. Il y a un moment où la considération du mal qu'on a fait change votre attitude devant les autres et devant la vie. Dans le récit, c'est la première petite lueur d'une demande de pardon. C'est le moment où Joseph voit un de ses frères faire pour Benjamin ce qu'il n'a pas fait pour lui, c'est-à-dire se porter garant.

Du coup à travers ce récit nous est évoqué quelque chose de fondamental, c'est l'ambiguïté de la fraternité. C'est très facile d'écrire sur tous les frontons des mairies : liberté égalité et fraternité ! Cela ne mange pas de pain, et cela fait très joli dans les discours républicains. Mais la fraternité ce n'est pas si simple. La fraternité comme on le voit dans le récit de Joseph, cela peut être le moment où les sentiments s'exacerbent, les passions, les rivalités, la jalousie. La fraternité est le lieu d'une réelle jalousie, et dans la Bible, c'est révélé à de nombreuses occasions, cela a commencé avec Caïn et Abel.

Mais la fraternité c'est aussi le lieu de la responsabilité pour l'autre. C'est cela qui commence à surgir dans le récit. Jusque-là, ils avaient tous vécu entre eux leur jalousie, ils avaient été jaloux de Joseph, ils avaient essayé de l'éliminer. Et tout à coup, ils se rendent compte que, vu ce qui leur est arrivé, cela ne marche pas. Il y a un début de repentance, un début de changement de comportement à cause de la réalité même de que veut dire être frère de l'autre. Ils commencent à comprendre qu'être frère de l'autre, ce n'est pas vivre dans la jalousie mais c'est accepter d'être garant de la vie et du bonheur de l'autre. C'est ce que Joseph va faire après, il a toutes les raisons de les mettre en prison et de leur faire subir ce que lui-même a vécu. Non, Joseph dira : moi aussi, j'ai porté et je porte aujourd'hui, non plus la responsabilité uniquement de Benjamin, mais de vous tous.

Frères et sœurs, c'est un très beau récit sur la conversion et sur la réalité de cette conversion qui s'enracine dans notre comportement vis-à-vis de notre frère, du visage qui se trouve en face de nous. On ne peut pas être indifférent vis-à-vis de son frère. Si on le déteste, c'est l'histoire de Joseph, on l'élimine, on le met en prison, on ne veut plus le voir. Mais si on comprend ce qu'est un frère, on change son comportement, et on commence à assumer personnellement, par sa liberté, la liberté de l'autre, son bonheur et sa vie.

 

 

AMEN